Vingt-quatre ans après le déclenchement de la rébellion, un journaliste revient sur cette nuit du 19 septembre 2002 qu’il a suivie presque en direct. De la mort de Boga Doudou à l’assassinat de Robert Guéï, en passant par les tractations autour d’Alassane Ouattara, il livre ses souvenirs, ses informations de l’époque et sa lecture des événements qui ont profondément marqué la Côte d’Ivoire.
19 septembre 2002 : le récit d’un journaliste au cœur de la nuit qui a changé la Côte d’Ivoire
Tous les ans, pendant plusieurs années, en ma qualité de journaliste et de responsable de rédaction, je faisais moi-même, ou faisais réaliser, des pages spéciales dans L’Intelligent d’Abidjan pour marquer la date du 19 septembre 2002, intervenue un an après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Cet autre événement m’avait tout autant marqué. L’attentat avait eu lieu le jour même où je prenais mon premier visa pour me rendre aux États-Unis. Mon voyage avait alors été reporté, au point de me faire penser que j’aurais pu être déjà arrivé dans le pays.
Une nuit pas comme les autres
Ce 19 septembre 2002, j’étais de sortie avec des amis. Ceux-ci avaient souhaité que nous restions dehors jusqu’au matin. Mais un pressentiment me poussait à rentrer. C’est ce que j’ai finalement fait, malgré leur mécontentement de me voir les abandonner.
Cette décision allait prendre un tout autre sens quelques heures plus tard.
Le 19 septembre 2002, j’ai suivi presque en direct la mort de Boga Doudou, avec au téléphone le journaliste disparu Guy-André Kieffer. J’ai également suivi presque en direct l’assassinat de Robert Guéï.
Au téléphone, feu Tapé Koulou Laurent me disait alors : « On vient de finir avec Guéï, on va chez Alassane. Vérifie s’il s’y trouve. »
Pendant longtemps, une mallette prise chez Alassane Ouattara est restée aux mains de feu Tapé Koulou Laurent.
Des informations qui circulaient en temps réel
Mon parrain, feu Ben Soumahoro, qui a témoigné publiquement sur cette question, était informé par moi en temps réel. Il se trouvait alors à Paris et cherchait à comprendre ce qui se passait à Abidjan.
En retour, par son intermédiaire, je recevais des informations précises provenant du Palais présidentiel et du président Laurent Gbagbo.
J’ai également suivi les tractations visant à faire sortir Alassane Ouattara de chez l’ambassadeur d’Allemagne, à bord d’un blindé de la gendarmerie, avec l’appui des forces françaises.
Durant un long moment, Lida Kouassi n’aurait pas été pardonné par certains des siens pour ne pas avoir pris « ses responsabilités » et ordonné l’assaut contre la résidence afin de « finir » avec Alassane Ouattara, en créant l’incident, puis en laissant le soin de voir comment arranger la situation.
Face aux hésitations de Lida Kouassi, qui exigeait un ordre clair du président Laurent Gbagbo avant de laisser sortir Ouattara, alors que certains radicaux souhaitaient le contraire, le chef de l’État avait fini par l’appeler depuis l’Italie pour lui demander de garantir la sécurité d’Alassane Ouattara.
Cet appel serait intervenu après les sollicitations insistantes de Jacques Chirac et de l’ambassadeur de France à Abidjan à l’époque, ainsi que de Nicolas Sarkozy, « en sous-main ».
« Une certaine audace, une folie courageuse »
L’histoire du 19 septembre 2002 est, pour moi, celle d’une « certaine audace, d’une folie courageuse » d’un groupuscule d’une vingtaine de personnes qui pensaient pouvoir obtenir des ralliements.
Ces hommes espéraient que Laurent Gbagbo ne disposait pas d’un soutien suffisant au sein des populations et de l’armée. Ils disposaient de peu d’armes lourdes et, à Abidjan, n’avaient aucun blindé.
Leur principal atout était cette « folie courageuse », mue par un idéal auquel ils croyaient.
Selon mon analyse, la bonne fortune, le coup de pouce diplomatique et « un peu de la main de Dieu » ont ensuite fait le reste, permettant à cette rébellion, décrite comme désargentée, de s’implanter à Bouaké, où elle a pu récupérer des armes et établir une base arrière, en plus du Burkina Faso.
Comme la thèse d’une rébellion peu armée et désargentée ne convenait ni à la propagande de la résistance qui se mettait en place ni à l’ego du pouvoir, c’est, selon moi, le récit d’une rébellion hyperarmée, mise en déroute par une armée loyale et héroïque, qui a été privilégié.
De 2002 à 2010, une crise qui change de dimension
Cette rébellion n’aurait, selon cette lecture des événements, jamais disposé des moyens militaires correspondant à son ambition.
Dès octobre 2002, avant le cessez-le-feu, l’armée était aux portes de Bouaké. En 2004, elle avait encore, selon l’auteur, repris l’initiative. Mais le bombardement du camp français à Bouaké allait transformer, dans son analyse, une possible défaite militaire en crise politico-diplomatique.
Après l’élection de 2010, la France aurait contribué à achever le processus, après l’échec de plusieurs tentatives visant à faire partir Laurent Gbagbo.
Dès 2002, estime l’auteur, une option avait été prise en France, puis partagée avec l’Union européenne et les États-Unis : empêcher Laurent Gbagbo de sortir de la crise par une victoire militaire.
Les conséquences politiques de l’échec de l’attaque d’Abidjan
L’échec de l’attaque des cibles à Abidjan, qui visait à renverser le pouvoir et à mettre en place une transition excluant Bédié et Ouattara de la vie politique après la chute de Gbagbo, aurait contribué, selon cette analyse, à créer une mystique patriotique et à renforcer l’adhésion populaire autour de Laurent Gbagbo.
Lorsque certains militaires proches de Bédié et même d’Alassane Ouattara, qui n’avaient pas été informés du coup, ont compris qu’IB souhaitait devenir le chef de la transition et que Robert Guéï ne serait pas appelé à jouer ce rôle, ils auraient alors pris fait et cause pour Laurent Gbagbo.
Pour ma part, j’avais rapidement compris que plus rien ne pouvait être comme avant.
Cette attaque intervenait seulement trois ans après le coup d’État de 1999 et après une série de tentatives et de crises, de la transition de 2000 au 19 septembre 2002, en passant par le complot de la Mercedes en janvier 2001, sans oublier celui du cheval blanc.
Lancer un journal en pleine crise
Un an après l’attaque, le 3 septembre 2003, je lançais L’Intelligent d’Abidjan, « le quotidien dont vous avez rêvé ».
Je voulais inscrire cette aventure dans une perspective de réconciliation et tirer les leçons de la crise, en essayant de sortir d’une presse fortement marquée par les appartenances politiques.
À 32 ans, encore marqué par les images et les souvenirs du 19 septembre 2002, survenu alors que j’en avais 31, j’ai décidé de prendre en main mon destin professionnel et de devenir entrepreneur dans le secteur des médias.
Dans la crise, alors que des entreprises fermaient, prendre le pari de créer un journal et de s’engager dans un tel projet représentait pour moi une source d’espérance en l’avenir et la conviction que la crise finirait un jour.
De l’accord de Ouagadougou à la crise de 2010
La crise a officiellement pris fin en 2007 avec l’accord de Ouagadougou, après plusieurs accords intermédiaires. Mais, avec ce qui s’est passé en 2010, une question demeure, selon l’auteur : l’accord de Ouagadougou n’était-il pas finalement davantage une pause qu’une véritable fin de crise ?
Souvent, estime-t-il, un dialogue mal négocié, une paix construite sur des bases jugées « insincères ou opportunistes », et surtout l’absence de règlement des responsabilités peuvent conduire à des conflits plus graves.
La crise postélectorale de 2010 a notamment été marquée par un profond sentiment d’injustice ressenti dans le camp Gbagbo.
Après les sacrifices consentis pour parvenir à la paix, Laurent Gbagbo et ses partisans ont considéré comme injuste et inacceptable de devoir céder le pouvoir aux alliés directs ou indirects de ceux qui, selon leur lecture des événements, n’avaient pas réussi à prendre le pouvoir par les armes depuis 2000.
La question était alors de savoir comment, dix ans après les sacrifices et la résistance, accepter que tout cela ait été vain et qu’une défaite dans les urnes, après l’échec de la voie militaire, soit devenue une réalité.
Mes réserves sur la relation Gbagbo-Soro
À titre personnel, après avoir soutenu le principe du dialogue direct et l’accord de Ouagadougou, j’avais rapidement commencé à émettre des réserves lorsque Guillaume Soro est devenu Premier ministre et a commencé, selon mon analyse de l’époque, à dévoiler un agenda personnel.
Je fus alors l’un des rares médias à maintenir une certaine méfiance à l’égard de la relation entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro.
Guillaume Soro, de la FESCI à la rébellion
Avant la rébellion, Guillaume Soro était déjà présent sur la scène publique dans les années 1990, notamment à travers la FESCI.
Il comptait alors déjà plusieurs années de vie publique, entre syndicalisme, rébellion armée et politique.
Ma première rencontre avec Guillaume Soro remonte aux années 1990.
J’avais 24 ans et j’étais déjà journaliste. Lui en avait 23. Il dirigeait la FESCI et était dans la clandestinité avec Goré Sylvanus, Soul To Soul et d’autres amis.
J’avais obtenu un rendez-vous pour une interview, avec l’accord de mon patron, Yao Noël.
Après l’entretien avec Soro, j’avais également interviewé le ministre Saliou Touré. Une sorte de dialogue à distance qui, selon mon souvenir, avait contribué au travail des médiateurs et à la décrispation qui avait suivi, notamment à travers la rencontre entre Henri Konan Bédié, Guillaume Soro et les étudiants, alors que la FESCI était officiellement dissoute.
Depuis 1994-1995, nos chemins ne s’étaient pas vraiment croisés, à l’exception d’une ou deux rencontres fortuites dans la nuit abidjanaise, jusqu’à l’après-19 septembre 2002, avec l’apparition de Guillaume Soro sur le devant de la scène.
Le récit d’un 19 septembre qui appartient à l’histoire
En septembre 2002, Blaise Compaoré et IB étaient soucieux, selon ce récit, de récuser les accusations du pouvoir d’Abidjan faisant état d’une attaque venue de l’extérieur.
Cette accusation visait, selon l’analyse de l’auteur, à obtenir le soutien de la France et de la communauté internationale afin de mater la rébellion.
Dix-huit ans plus tard, l’auteur estimait que, de Kass à IB, la rébellion avait continué à « manger ses enfants et ses bénéficiaires », faisant notamment référence à la rupture intervenue entre Alassane Ouattara et Guillaume Soro.
Ce témoignage m’a finalement donné l’idée de rassembler mes écrits de l’époque, de les actualiser et de les compléter, afin de produire un livre-témoignage sur mon 19 septembre 2002.
Cette date fait partie de notre histoire, de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Elle doit être regardée pour ce qu’elle représente pour chacun.
Avec, au bout du compte, une inquiétude : celle de voir les uns et les autres être un jour prêts à recommencer, si nécessaire, une autre rébellion.
Wakili Alafé
In L’Intelligent d’Abidjan 2020





