La Côte d’Ivoire s’est dotée depuis quelques années de l’un des meilleurs réseaux routiers d’Afrique subsaharienne. Notre collaborateur, le journaliste et écrivain Venance Konan, en a profité. Il partage avec nous sa balade dans le nord du pays. Pour ce dernier épisode, il nous emmène à une cérémonie initiatique à Ponvogo.
Le 7 août est le jour de la fête nationale de la Côte d’Ivoire. Tout le pays s’est mis sur son 31 pour ce 66e anniversaire de l’indépendance. Le défilé doit se dérouler dans la commune de Yopougon, à Abidjan, en présence du chef de l’État et des plus hautes autorités du pays ainsi que de plusieurs personnalités étrangères invitées.
À Ponvogo, petit village situé à une dizaine de kilomètres de Korhogo, on se prépare pour une tout autre fête. Celle du « Kafôhô » qui marque la sortie des initiés du bois sacré, après ce que l’on pourrait appeler une formation d’une durée de sept ans. Il y a sept femmes et environ 70 hommes. Les femmes sont toutes très âgées, l’une d’elle marche complètement pliée en deux, tandis que les hommes sont dans la fleur de l’âge. C’est que, nous explique-t-on, les femmes préfèrent attendre d’être ménopausées avant d’entamer leur initiation, parce que les rites d’initiation et leurs nombreux interdits sont très contraignants pour les femmes qui ont encore une activité sexuelle.
Un rite d’initiation pour devenir un homme accompli
Le rite d’initiation des Sénoufos, les populations de la région de Korhogo et d’une grande partie du nord de la Côte d’Ivoire, est le Poro. Notre hôte Brahima Coulibaly, natif de Ponvogo et grand initié, définit le Poro comme « une école de vie, la base de l’organisation sociale des Sénoufos, un rite qui définit les rapports de l’homme à la vie, lui enseigne l’esprit de solidarité, de fraternité, les valeurs essentielles de la société sénoufo, et la désacralisation de la mort. Ce sont par exemple les initiés qui font les enterrements, creusent les tombes. »
Dans la société sénoufo, on ne devient véritablement un homme ou une femme vraiment accompli(e) que lorsque l’on a été initié(e) au Poro. Bien que les religions chrétienne et musulmane soient très présentes dans la région du nord, les Sénoufos dans leur grande majorité sont très attachés au Poro. « Il y a trois types de sénoufo, nous explique Brahima Coulibaly. Il y a le Sénoufo animiste-animiste, le Sénoufo chrétien-animiste, et le Sénoufo musulman-animiste. Il y a de l’animisme en tout Sénoufo, quelle que soit la religion importée qu’il pratique. »
Les rites d’initiation durent sept ans, et se déroulent dans la forêt sacrée où seuls les initiés et les aspirants à l’initiation ont le droit d’entrer. Les sessions de formation durent de quelques jours à quelques mois par an, selon les occupations des uns et des autres. Aucun initié n’a le droit de divulguer aux profanes les enseignements qu’il a reçus au cours de son initiation, sous peine de mort. Tous les initiés d’une même génération deviennent des frères et des sœurs qui se doivent secours et assistance toute leur vie.
Sept ans dans le bois sacré
Ce 7 août marque donc la fin de l’initiation, après ce que l’on pourrait comparer à un examen de passage. Aux environs de dix heures, les initiés sortent du bois sacré situé au fin fond du village et se dirigent vers une petite case à l’autre bout du village. Ils sont tous, hommes et femmes, habillés de simples cache-sexes. Là, ils s’asseyent par terre devant la petite case ; des poulets sont immolés et leur sang versé sur des fétiches dans la case. Les initiés sont venus remercier les divinités qui leur ont permis de terminer leur cycle de formation. Après les adorations, tout le monde danse. C’est la joie sur tous les visages.
Adoration des fétiches devant la case sacrée (photo Venance Konan).
Le lendemain 8 août, c’est la fête dans tout le village. Des haut-parleurs diffusent de la musique tout le long de la grande voie qui traverse la cité. Partout l’on rencontre des groupes de danse. Chaque famille fête son initié, et certaines ont invité des amis et parents. Vers midi, les initiés sortent du bois sacré, toujours habillés de leurs cache-sexes, mais avec un pagne bleu sur l’épaule. Les femmes s’asseyent sur des troncs d’arbres et les hommes se mettent derrière elles. On leur sert à boire du tchapalo, la bière de mil locale et des présents leur sont offerts. En face d’eux, sous des bâches, sont assis les initiés de la génération précédente, qu’ils remercient de les avoir guidés tout au long de leur parcours initiatique. Au bout d’environ une heure, tout le monde se disperse pour le déjeuner. Puis l’on se retrouve à nouveau sur la place publique et chaque initié exécute des pas de danse au son du balafon. Les prochains initiés commenceront leur apprentissage dans quelques jours, et la prochaine cérémonie aura lieu dans sept ans.
Encadré
Brahima Coulibaly, la tête et les deux pieds dans la tradition sénoufo
À Abidjan où il exerce en qualité de directeur de la communication de la Première Dame de Côte d’Ivoire, Madame Dominique Ouattara, il porte généralement des costumes européens de bonne coupe. Mais lorsque cet ancien journaliste revient chez lui à Ponvogo, le village de sa mère à une dizaine de kilomètres de Korhogo où il a vu le jour il y a cinquante ans, il s’habille simplement du cache-sexe traditionnel, ou de la tunique et du pantalon couleur ocre des chasseurs dozos.
Brahima Coulibaly
(photo Venance Konan).
Brahima Coulibaly est né et a grandi à Korhogo, dans une famille animiste très imprégnée de la culture sénoufo. « Je suis héritier de mon grand-père qui était aveugle et lépreux, mais doté de pouvoirs exceptionnels. Ses compagnons étaient ses deux chiens qu’il envoyait faire ses courses, acheter son tabac par exemple. Il pouvait tuer un poulet rien qu’avec sa parole. »
Brahima a été initié très tôt aux différents rites sénoufos, notamment celui des chasseurs dozos lorsqu’il était en classe de 5e , puis, plus tard, à celui, classique en pays sénoufo, du Poro, et à celui des forgerons. « J’ai été initié à cinq rites au total. » Brahima Coulibaly dit simplement qu’il est sénoufo, et entend le rester, même s’il a fait plusieurs fois le tour du monde et s’enrichit à chaque fois de ses rencontres avec les autres cultures. Et être sénoufo, c’est adopter la cosmogonie sénoufo. « Chaque peuple a sa propre cosmogonie, aucune n’étant au-dessus de l’autre. Respecter et pratiquer sa religion ancestrale, c’est se respecter soi-même et honorer ses ancêtres. »
Se décoloniser et retrouver son âme
Si Brahima est conscient de l’impact de la double colonisation spirituelle chrétienne et musulmane de ses compatriotes, il estime cependant que le devoir de tout homme est de chercher à se décoloniser lorsqu’il le peut. Pour lui, si l’Afrique a du mal à se retrouver, c’est tout simplement parce qu’elle perdu son âme. Aujourd’hui il occupe un très haut rang dans la religion de ses ancêtres. C’est d’ailleurs dans sa cour que se trouve la case sacrée et les fétiches que les nouveaux initiés sont venus adorer après leur sortie du bois sacré.
À Ponvogo, son village maternel, Brahima Coulibaly ne s’investit pas seulement dans la religion. Il a créé une fondation baptisée Fondation Tchépé, du nom de sa mère à qui il voue un véritable culte et qu’il a fait enterrer dans sa cour. Avec cette fondation, il a pu construire un centre de santé composé d’un dispensaire et d’une maternité également baptisée du nom de sa mère, Soro Tchépé. Dans le centre de santé trône un buste de sa mère. La fondation a aussi construit trois salles de classe pour l’école primaire, une clôture pour le bois sacré, monté une radio pour diffuser la culture sénoufo, créé un centre d’autonomisation des femmes, et il distribue chaque année 2000 kits scolaires aux enfants qui sont habillés, chaussés et nourris gratuitement à l’école. Il organise chaque année du 25 décembre au 1er janvier un festival des arts et des cultures sacrées sénoufos (Festi-Ponvogo) qui en est à sa dixième édition. Il a en projet de construire à Ponvogo une université du balafon, un musée du coton et du textile, un autre de la moto et de la bicyclette et un centre de recherche sur les arts et la culture sénoufos.





