Les États-Unis préparent-ils une opération terrestre en Iran? Est-ce une option réaliste? Selon l’expert en défense Roger Housen, l’Iran a presque toutes les cartes en main. “Téhéran enferme les Américains dans des campagnes militaires enchevêtrées, les empêchant de sortir de ce piège sans que Donald Trump ne soit contraint d’admettre une défaite”, affirme-t-il dans les colonnes de HLN
Pour la dixième nuit consécutive, les frappes aériennes américaines se sont poursuivies en Iran, ciblant les capacités militaires iraniennes susceptibles d’attaquer des navires dans le détroit d’Ormuz. Selon Donald Trump, ces attaques rendaient hommage aux militaires américains récemment tués. Le bilan des pertes du côté américain s’élève désormais à dix-sept morts. En réponse, l’Iran a mené des frappes sur le Koweït, Bahreïn et la Jordanie. Washington a aussi déployé des avions de chasse et des ravitailleurs supplémentaires au Moyen-Orient.
Les frappes américaines ont pour but d’isoler la zone côtière du détroit d’Ormuz du reste du pays. Pour y parvenir, des ponts, des routes et d’autres infrastructures sont détruits. Cela devrait entraver le ravitaillement de l’armée et de la marine iraniennes, rendant ainsi plus difficiles leurs attaques contre les navires.
Selon des responsables politiques iraniens, ces frappes constitueraient les prémices d’une offensive terrestre américaine. Une telle opération au sol serait en effet facilitée si les installations militaires le long de la côte iranienne étaient neutralisées et si la chaîne de ravitaillement était interrompue — précisément ce que l’armée américaine semble chercher à accomplir actuellement.
Roger Housen: “Les Américains tentent en effet de perturber le ravitaillement des unités militaires iraniennes le long du littoral grâce à des frappes sur les ponts, les routes et d’autres infrastructures. Mais une opération terrestre ne verra probablement pas le jour avant les élections américaines de mi-mandat en novembre. Même l’interdiction du ravitaillement iranien s’avère être une mission impossible pour les États-Unis. L’Iran dispose encore de suffisamment de drones, de missiles antinavires, d’embarcations rapides et d’explosifs dissimulés dans des grottes, des habitations et des remises le long de la côte. Pour les débusquer, il faudrait passer au peigne fin des dizaines de milliers de kilomètres carrés, ce qui exigerait une présence massive de troupes au sol.”
“De plus, si tous les ponts et toutes les routes sont coupés, la population iranienne se retrouvera totalement démunie, ce qui ne fera qu’alimenter l’hostilité envers les États-Unis. Et ce, non seulement au sein du peuple iranien, mais aussi au sein de la communauté internationale et plus particulièrement auprès des pays du Golfe.”
“Absolument, mais pour contrôler le détroit d’Ormuz, il faudrait s’emparer d’une douzaine d’îles situées dans le passage. Cela exigerait une opération terrestre et maritime, avec des fusiliers marins, mais les 2.200 Marines américains actuellement déployés dans la région ne suffisent pas. Trump pourrait certes prendre l’île de Kish, mais il faut ensuite pouvoir la tenir, ce qui nécessite du matériel lourd supplémentaire, de l’artillerie, des munitions et des troupes de relève. De plus, les militaires américains se retrouveraient alors pris au piège comme des rats, essuyant les tirs venus de la côte.”
“Washington pourrait également capturer ces îles par une opération aéroportée, mais le problème reste le même pour maintenir l’occupation. Il faut donc s’emparer non seulement de ces îles, mais aussi du littoral, et les États-Unis n’en ont tout simplement pas les moyens.”
“Il ne faut rien y voir de particulier pour le moment. Ces avions de chasse et ravitailleurs supplémentaires servent uniquement à remplacer les appareils déployés depuis un certain temps et qui doivent passer en maintenance.”
“Durant la première phase de la guerre, Téhéran est parvenu à préserver une grande partie de ses systèmes d’armes, de ses missiles et de ses drones les plus modernes. Ils étaient soigneusement mis à l’abri, souvent sous terre ou dans des grottes. Dans le même temps, les Américains ont épuisé une part importante de leurs systèmes de défense antiaérienne, tant les Patriot que les THAAD, pour protéger leurs infrastructures militaires et civiles dans les pays du Golfe. Résultat : des missiles iraniens parviennent à passer entre les mailles du filet de la défense aérienne. De plus, Téhéran bénéficie de renseignements russes et chinois sur les déploiements américains, ainsi que de conseils sur la meilleure marche à suivre. Grâce à Pékin et Moscou, Téhéran sait exactement où les différents systèmes d’armes américains sont positionnés et où se trouvent leurs failles. C’est ainsi que les Iraniens réussissent à frapper les bases américaines.”
“Le sujet a été abordé lors de l’entretien entre le président turc Erdoğan et Donald Trump, pendant le sommet de l’OTAN à Ankara, au début du mois. Erdoğan a mis en garde Trump contre une telle collaboration, craignant que les Kurdes ne se soulèvent également dans son propre pays. Quoi qu’il en soit, les Kurdes d’Irak ne font pas le poids face aux Gardiens de la révolution et à l’armée iranienne. Trump espère aussi une contribution financière ou militaire des pays du Golfe, mais ils ne veulent pas s’engager dans le conflit. Ces pays savent pertinemment que toute la région s’embraserait, avec de lourdes conséquences négatives pour leur économie.”
“Le week-end dernier, l’Arabie saoudite a bombardé l’aéroport situé près de la ville yéménite de Sanaa, sous le contrôle des Houthis. Ces derniers ne vont pas en rester là. Le détroit stratégique de Bab-el-Mandeb, qui relie le golfe d’Aden à la mer Rouge, pourrait devenir le théâtre d’actions des Houthis dans les jours à venir. L’économie mondiale pourrait alors être asphyxiée. Bab-el-Mandeb donne en effet accès au canal de Suez, par lequel passe une grande partie des marchandises en provenance d’Asie et à destination de l’Europe.”
“Il est encore trop tôt pour parler d’escalade. La confrontation se poursuit, marquée par dix nuits consécutives de tirs croisés. Ce qui est frappant, cependant, c’est que les deux parties évitent un affrontement militaire direct et se concentrent uniquement sur les infrastructures de l’adversaire. Les États-Unis ont les moyens de faire plus mal à l’Iran, mais ils se limitent aux frappes actuelles. Il n’y a d’ailleurs aucun renfort américain de troupes au sol, de fusiliers marins ou d’unités de débarquement en route.”
“Ce que fait Trump correspond parfaitement à ce qu’Einstein définissait comme la folie: répéter sans cesse la même chose en espérant un résultat différent. Trump espère que l’attitude de Téhéran va changer. En réalité, si les États-Unis infligent les dégâts les plus lourds à l’Iran, c’est bien Téhéran qui conserve l’initiative. Pour les Iraniens, il suffit de tirer de temps à autre sur un navire dans le détroit d’Ormuz pour faire s’envoler le cours du pétrole, comme c’est le cas aujourd’hui. Les Américains se retrouvent ainsi piégés dans plusieurs campagnes militaires : ils doivent frapper les capacités militaires iraniennes, protéger les navires dans le détroit d’Ormuz, défendre leurs propres bases militaires dans la région et porter assistance aux pays du Golfe. Ils mènent ces quatre fronts de front, sans aucun objectif final clair.”
“Il existe un terme pour désigner cette situation : le mission creep, c’est-à-dire le glissement progressif de la mission, qui consiste à ajouter sans cesse de nouveaux objectifs au plan initial — lequel visait un changement de régime à Téhéran. En d’autres termes, les Américains sont pris dans un engrenage et ne peuvent s’en sortir sans que Trump n’avoue sa défaite. Quant à l’Iran, il n’a pas grand-chose à faire pour maintenir la pression : il lui suffit de frapper un navire de temps en temps dans le détroit d’Ormuz.”
Luc Beernaert





