À Abidjan, 1 500 véhicules électriques roulent sur un parc de plus de 1,5 million d'unités, selon le ministère de l'Environnement et de la transition écologique. Les premiers véhicules électriques ont commencé à circuler officiellement en Côte d'Ivoire depuis 2021, avec un objectif de 5 000 véhicules dans la flotte de l'État d'ici 2030. Entre l'annonce et le bitume, l'écart reste considérable.
Il est sept heures du matin sur le boulevard Latrille, à Cocody. Kouassi Brice, 34 ans, ouvre son application Yango et attend la première course de la journée. Son véhicule, une Neta V importée de Chine, un modèle fonctionnant uniquement sur batterie, a été rechargé la veille à la station Petro Ivoire de Saint-Jacques, à quelques minutes de chez lui. « Avant, je dépensais entre 12 000 et 15 000 FCFA par jour en carburant. Maintenant, je paie environ 6 500 FCFA pour recharger. Sur le mois, la différence est visible », dit-il. Chauffeur de Véhicule de Tourisme avec Chauffeur (VTC) depuis octobre 2024, Kouassi fait partie des quelques 200 conducteurs qui roulent à l'électrique à Abidjan, selon des estimations sectorielles de 2025.
À quelques kilomètres, Diarrassouba Moussa, 41 ans, chauffeur Uber depuis quatre ans sur une Toyota Corolla à moteur classique, observe l'électrique avec prudence. « Je veux bien essayer, mais j'habite à Yopougon. Où je vais recharger ? Chez moi, l'électricité coupe souvent. Et si je tombe en panne en route vers Bassam avec un client ? » Sa réserve n'est pas infondée : Abidjan ne dispose que d'une cinquantaine de bornes de recharge publiques, selon la même source ministérielle. Bouaké en compte trois, Yamoussoukro deux, Korhogo une seule. Hors grandes agglomérations, aucune infrastructure de recharge n'est recensée.
César Koffi, chauffeur VTC depuis plus d'un an, décrit son contrat avec le concessionnaire Goocab : une caution de 200 000 FCFA à l'entrée et 38 000 FCFA de recette quotidienne à reverser du lundi au vendredi, contre 7 000 FCFA le week-end. La recharge à la borne coûte 12 000 FCFA par jour, soit entre 210 et 230 FCFA le kilowattheure (l’unité de mesure de l'électricité consommée). Au terme de trois ans, le véhicule lui revient. « Quand le véhicule thermique fait une recette de 7 000 FCFA, nous, on fait 20 000 FCFA », dit-il. L'absence de vidange et de passages répétés à la station allège les charges. Seule contrainte mécanique récurrente : les pneus. Pour les particuliers souhaitant acquérir un véhicule dans des conditions similaires, la caution grimpe à 500 000 FCFA, selon le même témoignage.
Aucune grille tarifaire n'est publiée
Ces conditions sont celles d'un contrat individuel négocié directement entre Goocab et son chauffeur. Aucune grille tarifaire n'est publiée par les opérateurs actifs sur ce segment : Goocab, Zero Emission Transport, Africharger ou GME (Green Mobility Électrique). Les candidats chauffeurs qui veulent comparer les offres n'ont, pour l'heure, pas d'autre option que le bouche-à-oreille.
Le marché propose deux catégories de véhicules : les modèles fonctionnant uniquement sur batterie et les hybrides rechargeables, qui associent moteur classique et moteur électrique. Les modèles commercialisés en Côte d'Ivoire sont majoritairement électriques purs : Neta V, BYD Dolphin, BYD Atto 3, Tesla Model 3. Les hybrides restent marginaux, bien que plusieurs concessionnaires commencent à les proposer.
Le décollage commercial remonte à mars 2024, quand Loxea, filiale de CFAO Mobility, a officiellement lancé la gamme BYD (Build Your Dreams) en Côte d'Ivoire. L'espace d'exposition, installé dans la zone aéroportuaire d'Abidjan, propose le SUV Atto 3 à l'achat, ainsi que les berlines Dolphin et Dolphin Mini en location longue durée ou à l'achat. Nicolas Richard, directeur général de Loxea en Côte d'Ivoire, décrit un modèle de « guichet unique » : vente, borne de recharge, maintenance et pièces de rechange réunies en un seul endroit. GME, concessionnaire installé route d'Abatta, propose un dispositif similaire incluant borne de recharge personnelle, maintenance, assurance et abonnement au réseau de recharge NEO. Le premier réseau national de bornes, géré via une application mobile qui localise les stations disponibles en temps réel, sur financement de trois à cinq ans.
Des investisseurs chinois, via la société Zero Emission Transport, avaient ouvert le terrain dès 2021 en important des modèles Neta principalement destinés aux VTC, environ 60 unités dans un premier temps. Auto24, filiale d'Africar Group, commercialise des Tesla Model 3 d'occasion et des utilitaires électriques : Hyundai Porter, Kia Bongo pour les professionnels. Une Tesla Model 3 neuve (2025) s'affiche à environ 26,5 millions de francs CFA sur le marché ivoirien.
Le secteur du VTC , principal débouché
Un quatrième acteur se démarque : Africharger, opérateur ivoirien spécialisé dans la recharge et la mobilité électrique. La structure a déployé des bornes de 22 kilowatts (kW) et 44 kW, soit une recharge complète en environ une heure pour la plus puissante pour les VTC, et des stations d'échange rapide de batteries pour scooters et motos à Cocody, Marcory, Bingerville, Yopougon, au Plateau et à Bouaké. Africharger revendique 3,5 millions de kilomètres parcourus depuis le lancement et une réduction annoncée de 250 tonnes de CO₂. Son objectif à l'horizon 2027 : 5 000 véhicules en crédit-bail et 1 500 stations de recharge dans le cadre du projet « Côte d'Ivoire GreenMobility ».
En 2024, le marché automobile ivoirien a enregistré 27 000 véhicules neufs immatriculés, contre 20 192 en 2023, selon le Groupement des importateurs et distributeurs automobiles et matériels d'équipement (GIPAME). Les véhicules électriques n'en représentent qu'une fraction marginale. Le secteur des VTC, qui compte entre 5 000 et 6 000 chauffeurs actifs à Abidjan selon les mêmes sources, reste le principal débouché identifié. Yango, qui domine la plateforme VTC avec environ 70 % de part de marché et plus de 25 000 véhicules enregistrés à Abidjan, opère encore une flotte quasi exclusivement thermique.
Pour les chauffeurs qui parcourent entre 150 et 300 kilomètres par jour, le calcul économique commence à pencher. Le ministre de l'Environnement et de la transition écologique, Abou Bamba, lors du lancement de la quinzaine de l'environnement le 5 mai 2026 à Abidjan, a livré des comparaisons de coût : un trajet Abidjan-Korhogo revient à 100 000 FCFA en thermique, contre 38 000 FCFA en électrique ; Abidjan-Bouaké passe de 60 000 FCFA à 23 000 FCFA. Pour Kouassi Brice, ces chiffres résonnent au quotidien. Mais il pointe une limite concrète : « quand je fais Abidjan-Yamoussoukro, je dois planifier ma recharge à l'avance. Si la borne est occupée ou en panne, je suis bloqué. Ça m'est arrivé deux fois. »
Doutchin Diarra





