À N'Dotré Colatier, Contenaire et Trainou, des dizaines de forages privés alimentent sans contrôle des dizaines de milliers d'habitants. Ces populations sont privées d'eau courante depuis plus de deux ans. Derrière ce système de survie toléré par les autorités, il y a des risques sanitaires graves : une nappe phréatique vulnérable, une eau non analysée, des fûts de stockage jamais désinfectés.
Pas d'autorisation, pas d'étude géologique, pas de distance réglementaire par rapport aux sources de pollution : c'est la réalité de la quasi-totalité des forages artisanaux de N'Dotré Colatier et Contenaire. Ce que les habitants de ces quartiers boivent parfois sans le savoir est une eau dont aucun laboratoire n'a vérifié la qualité.
A N'Dotré, le sous-sol raconte une histoire que les foreuses artisanales ignorent. Pour atteindre la nappe phréatique, les forages traversent remblais pollués, argiles et sables fins. Ils percent ainsi jusqu'à l'aquifère du Continental Terminal, la principale réserve d'eau souterraine du bassin côtier d'Abidjan. Il comprend deux couches : des sables grossiers sur 90 mètres, puis des sables fins à moyens sur 80 mètres.
Le problème est précisément là. Un forage artisanal sans isolation des couches traversées détruit les barrières naturelles. Il crée un passage direct entre les pollutions de surface et la nappe souterraine. Ces aquifères côtiers sont perméables et peu profonds. Leur exposition aux pollutions extérieures est donc maximale. Elle peut ainsi être contaminée par l'intrusion d'eau de mer ou par les pollutions liées aux industries urbaines et aux déchets ménagers.
À N'Dotré, où fosses septiques non étanches jouxtent les points de forage, cette configuration est la règle, non l'exception. À Abidjan, plusieurs études (2020 et 2023) montrent que l'eau des forages est de plus en plus contaminée, par les nitrates, issus des déchets et des rejets industriels. Cette pollution fragilise les nappes souterraines, principales réserves d'eau potable, et expose les habitants à des risques sanitaires.
Jamais désinfectés
L'eau des forages est souvent stockée dans de grands fûts de 3 000 litres, avant d'être distribuée ou revendue. Mais ces récipients, rarement nettoyés et jamais désinfectés, deviennent eux-mêmes une source de contamination. Des études menées à Abidjan ont montré que l'eau peut sembler claire et inodore tout en étant contaminée (Université FHB – INHP, 2015 ; Université Nangui Abrogoua, 2023). Elle peut contenir des bactéries : coliformes, salmonelles ou des polluants chimiques comme les nitrates. Ces contaminants invisibles représentent un danger réel pour la santé des populations.
Boire une eau non potable expose à deux grands dangers. Le premier est microbiologique. Des germes invisibles peuvent provoquer diarrhées, gastro-entérites (infections de l’intestin causant douleurs et diarrhées), ou hépatite A. Les enfants, les femmes enceintes et les personnes fragiles sont les plus exposés. Le second est chimique. Nitrates, fluor ou métaux lourds s'accumulent dans l'organisme sans signe immédiat. Selon l'Organisation mondiale de la santé, une exposition prolongée aux nitrates et métaux lourds présente des risques pour la santé, notamment chez les nourrissons et les femmes enceintes. À N'Dotré Colatier, aucune analyse n'est réalisée sur l'eau distribuée et aucun certificat n'est affiché chez les revendeurs.
Environ 30 % d’abidjanais
Environ 30 % des habitants d'Abidjan vivent dans des quartiers informels privés d'accès à l'eau potable et aux services sanitaires de base. N'Dotré illustre cette réalité à grande échelle. Le gouvernement ivoirien s'est fixé l'objectif de porter le taux d'accès à l'eau potable à 95 % à l'horizon 2025. L'écart entre cet objectif et la situation à N'Dotré Colatier, où le robinet est sec depuis plus de deux ans, est béant.
Les outils existent pourtant. Depuis 2020, le programme « Eau pour tous » propose aux ménages vulnérables un branchement individuel à 10 000 F CFA — contre 167 000 F CFA en tarif ordinaire, l'État couvrant la différence. À Abobo, plus de 21.000 foyers ont déjà souscrit dans d'autres sous-quartiers. N'Dotré Colatier, Trainou et Contenaire, eux, attendent encore. Le ministère de l'Hydraulique, l'ONEP et les autorités municipales sont interpellés : étendre ce programme d'urgence aux zones non desservies de N'Dotré serait le premier acte concret avant toute mise en conformité des forages privés.
Doutchin Diarra
ENCADRÉ
Ce que dit la loi ivoirienne sur les forages privés
En Côte d'Ivoire, la réalisation d'un forage privé n'est pas une démarche libre. Le Code de l'eau et le décret d'accompagnement imposent une autorisation préalable et une déclaration auprès des services compétents. Une taxe d'exploitation est due par tout propriétaire de forage privé, conformément à un décret de 1989. Sur le plan technique, une distance minimale de 35 mètres doit séparer tout ouvrage de toute source potentielle de pollution : fosses septiques, caniveaux, dépotoirs. Le District autonome d'Abidjan dispose de périmètres de protection autour des champs captants ; y forer sans autorisation constitue une infraction. La commercialisation de l'eau issue d'un forage domestique n'est en aucun cas autorisée par l'ONEP. En pratique, aucun contrôle visible n'est exercé à N'Dotré. Les textes existent. Leur application reste à construire.
D. D.





