Au terme de la première tranche, le bilan est sans ambiguïté. Dix ans après le premier coup de pioche, les ouvrages maritimes sont finalisés, mais la plaine sportive stagne à 50 % et la marina à 90 %. Les échéances de 2019 puis 2020 sont passées sans livraison. Sur la lagune, la pollution reste entière : le directeur du CIAPOL la décrivait encore le 22 janvier 2025 comme « extrêmement polluée ». Le dispositif anti-odeurs déployé depuis février 2025 n'est qu'un traitement de surface.
Ce retard visible n'est pourtant pas le cœur du problème. Il en est le symptôme. Le vrai blocage tient à l'incapacité à déclencher la deuxième tranche, celle qui conditionne tout : 215,72 milliards de FCFA engagés sur le papier, un opérateur dont le bureau ivoirien a fermé en janvier 2020, des bailleurs qui n'ont pas mobilisé leurs fonds malgré leurs engagements de 2016.
La seconde tranche du projet associe deux chantiers distincts. Le pont à haubans à deux fois deux voies reliant Cocody au Plateau, inauguré en août 2023, en constitue le volet infrastructurel achevé. La coulée verte, corridor de végétation de 3 000 hectares entre la forêt du Banco et la baie, demeure, elle, sans calendrier de réalisation.
Six maisons thématiques
Le programme est pourtant détaillé sur le papier. Selon le mémorandum d'entente signé en mars 2017 entre le ministre ivoirien des Infrastructures économiques et Saïd Zarrou, président du directoire de Marchica Med, la coulée verte devait couvrir la dépollution, le reboisement et l'aménagement urbain d'un corridor de 3 000 hectares entre la forêt du Banco et la baie. Six maisons thématiques : Maison du Cacao, du Café, du Tissage, aux Bijoux, aux Fleurs, du Bois, devaient y être construites pour les populations des quartiers limitrophes. Neuf ans après la signature, aucun de ces chantiers n'a démarré.
Ce retard a un coût mesurable. Lors d'un panel à l’Institut des sciences et techniques de la communication de Cocody le 8 mai 2025, des données des Eaux et Forêts ont établi que le parc national du Banco a perdu 4 % de sa superficie entre 2000 et 2019, passant de 3 132 à 3 007 hectares. Un inventaire botanique y a recensé 39 espèces végétales menacées d'extinction. La coulée verte devait constituer un corridor de protection entre ce parc et la lagune. En son absence, la forêt continue de se rétrécir.
Le financement en est la clé de voûte. Le 19 juillet 2016, une table ronde organisée à l'hôtel Ivoire d'Abidjan, présidée par le Premier ministre d’alors, Daniel Kablan Duncan, a acté l'engagement d'un consortium de bailleurs arabes : BID, BADEA, Fonds koweïtien (FKDEA), Fonds saoudien et Fonds d'Abu Dhabi, pour couvrir l'intégralité du projet, chiffré à 282 milliards de FCFA. Les engagements existent sur le papier. La mobilisation effective tarde.
Seul le pont à haubans a échappé à ce blocage : financé à hauteur de 77,5 milliards de francs CFA par la Banque islamique de développement et réalisé par le groupe chinois CRBC, il a été inauguré en août 2023.
De la nuisance à l’aisance
À ce blocage financier s'ajoute une question de responsabilité territoriale. En février 2026, le maire de Cocody, Jean-Marc Yacé, tenait un point-presse pour démentir toute implication de sa municipalité dans des travaux de remblayage de la lagune constatés dans sa commune. La mairie précisait n'avoir pas été informée ni associée à quelque procédure d'autorisation que ce soit, rappelant que toute autorisation de travaux sur le domaine lagunaire relève exclusivement de l'autorité ministérielle. Le nouveau ministre de l'Environnement, Abou Bamba, a fait de la lutte contre ces remblayages l'une de ses premières priorités après sa prise de fonction.
Du côté de Marchica Med, le discours officiel est resté constant dans son optimisme. Saïd Zarrou, président du directoire de la société, affirmait lors de l'atelier de juin 2018 à Casablanca que la vision royale pour ce projet avait « totalement réussi » et que l'expertise marocaine avait permis de faire sortir la baie de Cocody « de la nuisance à la plaisance ». Ces déclarations, qui datent de sept ans et n'ont depuis fait l'objet d'aucune mise à jour de l'opérateur, tranchent avec la réalité du terrain.
Elles tranchent aussi avec la situation de Marchica Med sur son propre marché. Le portail marocain Le360.ma relevait en juillet 2025 que le projet d'aménagement de la lagune de Marchica à Nador « ne progresse pas comme prévu » et soulevait « des interrogations autour des retards accusés dans sa réalisation », les sources du quotidien Assabah imputant ces retards notamment de sur des questions de financement. Le site d'information L'Odj.ma titrait de son côté : « Marchica, un chantier à la dérive malgré l'équivalent d'environ 1 560 milliards de francs CFA ». L'opérateur en charge de la baie d'Abidjan gérerait ainsi, deux chantiers enlisés simultanément, sur deux continents.
Défaut de pilotage
Zadi Firmin, expert ivoirien en urbanisme à Abidjan, formule le diagnostic sans détour : « la baie de Cocody souffre d'un défaut de pilotage au quotidien. Les inaugurations sont soignées, mais le suivi entre deux temps forts médiatiques, est insuffisant. Aucune communication détaillée sur l'état d'avancement réel du projet n'est rendue publique. »
Ce que les riverains attendent reste simple : que la promenade soit ouverte, que les odeurs cessent, que les espaces de loisirs promis sortent de terre. Une habitante du Plateau, qui traverse la baie chaque matin pour aller au travail, confie : « J'ai arrêté de suivre les communiqués officiels. Quand ce sera fini, je le verrai. » Dix ans après le premier coup de pioche, cette patience-là aussi a ses limites.
Doutchin Diarra
ENCADRÉ- Marchica Med : société fermée à Abidjan, muette à Nador
Pour préparer cette enquête, nous avons cherché à recueillir la position de Marchica Med. Nous avons rapidement constaté que le bureau ivoirien de la société n'existe plus juridiquement. Par délibération du 25 décembre 2019, le conseil d'administration de Marchica Med SA a décidé de la fermeture définitive de Marchica Med Afrique succursale, dont le siège était établi à Abidjan-Plateau, boulevard lagunaire. Cette décision a fait l'objet d'une annonce légale publiée dans Fraternité Matin le 16 janvier 2020 et enregistrée sur business.abidjan.net. La dissolution a été également enregistrée au tribunal de commerce d'Abidjan en janvier 2020.
Nous avons en conséquence adressé un courriel le 12 mai 2026 au service de presse du siège social de Marchica Med à Nador (Maroc). À la date de publication de cet article, ce message est resté sans réponse.
D. D.





