Lancé en janvier 2016 sous l'impulsion conjointe d'Alassane Ouattara et du roi Mohammed VI, le projet de sauvegarde et de valorisation de la baie de Cocody devait transformer le front lagunaire d'Abidjan à l'horizon 2020. Six ans après cette échéance, la deuxième tranche n'a pas démarré, la société marocaine chargée des travaux a fermé son bureau ivoirien et la lagune Ébrié continue de se dégrader. Enquête sur l'enlisement d'un chantier qui avait pourtant fait rêver plus d’un abidjanais.
C'est depuis le pont Alassane Ouattara que la contradiction se lit le mieux. D'un côté, un ouvrage à haubans inauguré en août 2023, symbole affiché de la modernisation de la capitale économique. De l'autre, en contrebas, des herbes, des berges boueuses, des eaux stagnantes, des équipements à moitié sortis de terre. Le projet de sauvegarde et de valorisation de la baie de Cocody, lancé officiellement en janvier 2016, n'a été livré ni en 2019, ni en 2020, ni depuis.
Les réalisations de la première tranche sont réelles, mais inachevées. Selon le Projet de renaissance des infrastructures de Côte d'Ivoire (PRICI), 37 milliards de FCFA ont été mobilisés par l'État ivoirien, pour cette phase, sur une enveloppe évaluée à 57,03 milliards de FCFA. Les financements ont couvert la réhabilitation du collecteur principal d'assainissement, la remise en état des canaux primaires de drainage ainsi que des réseaux d'assainissement dans les quartiers d'Abobo, d'Adjamé et de Treichville. Dans le bassin versant du Gourou, quatre barrages écrêteurs de crue ont été construits et quatre autres réhabilités. Enfin, 5 000 ménages ont été raccordés au réseau d'eaux usées en amont du carrefour de l'Indénié.
En mars 2021, Marchica Med, société d'État marocaine chargée de la maîtrise d'ouvrage déléguée, annonçait l'achèvement des ouvrages maritimes lancés en 2016, ainsi que des travaux de dragage et de réalisation de la marina engagés en 2017. À cette même date, le pont de Cocody et le carrefour de l'Indénié, dont les travaux avaient débuté respectivement en février et septembre 2019, affichaient un taux d'avancement de 40 %.
Mais à chaque avancée partielle a correspondu un glissement de calendrier. En juin 2019, selon des propos rapportés par La Tribune Afrique, Pierre Dimba, alors directeur général de l'Agence de gestion des routes (AGEROUTE), faisait état d'un avancement de 33 % sur la deuxième tranche et annonçait une livraison du projet en octobre 2020.
Cette échéance n'a pas été tenue. Selon le ministère des Infrastructures économiques, la plaine sportive restait réalisée à 50 % et les travaux de consolidation des pieux de la marina atteignaient 90 %
La première tranche toujours pas soldée
Face aux critiques, les responsables ont, à chaque étape, minimisé. Patrick Achi, alors secrétaire général de la présidence, déclarait lors de l'atelier thématique organisé par Marchica Med en juin 2018 à Casablanca qu'il est « tout à fait normal de connaître de légers retards » sur « un gigantesque chantier ». Il expliquait que des infrastructures nouvelles greffées à la maquette initiale, avaient ralenti le calendrier, une version que confirme, depuis Abidjan, un cadre du ministère des Infrastructures économiques, qui a requis l'anonymat.
« Le projet a été remodelé et élargi par rapport à la maquette de départ », dit-il. « L'intégration du pont de Cocody, le cinquième pont d'Abidjan, et de l'échangeur de l'Indénié ont nécessité de nouvelles études d'ingénierie et une coordination complexe, entre des chantiers simultanés qui ne relevaient pas tous du même maître d'ouvrage. » Cette extension du périmètre se traduit dans les chiffres : l'enveloppe globale est passée de 266 milliards de FCFA en 2017, chiffre communiqué par Marchica Med à Médias24, à 413 milliards de FCFA en 2018, selon Jeune Afrique, au fur et à mesure que de nouvelles composantes étaient intégrées au projet.
Sur le terrain, les riverains de Cocody ne partagent pas cette lecture. Sidibé Drissa, commerçant installé près de l'échangeur de l'Indénié depuis plus de quinze ans, résume : « j'ai vu défiler plusieurs équipes, plusieurs phases de travaux. La baie, elle, n'a pas vraiment changé. » Son voisin, Koffi Ciriaque, vendeur de téléphones, est plus direct : « on me parle d'hôtels, de marina, de promenade depuis dix ans. J'attends encore. »
Cette résignation est documentée par le Centre ivoirien antipollution (CIAPOL), organe technique du ministère de l'Environnement, qui a recueilli des plaintes répétées de riverains, avant de déployer un dispositif de neutralisation des odeurs. Selon le CIAPOL, les travaux de ce système ont débuté le 24 février 2025 et couvrent plus de 10 kilomètres de linéaires sur la lagune, dont 3,6 kilomètres le long de la baie de Cocody.
Extrêmement polluée
Lors d'un échange avec une délégation de la mairie de Paris et de la Primature ivoirienne, le 22 janvier 2025, au siège du CIAPOL (Cocody, Riviera-Bonoumin), le professeur Bernard Ossey Yapo, directeur de l'organisme, décrivait la lagune Ébrié comme « extrêmement polluée » : « Toutes les façades de cette lagune sont colonisées par des macro-déchets drainés depuis les conduits d'eau qui se déversent dans la lagune sans aucune forme de traitement », déplorait-il, fustigeant par ailleurs l'indiscipline de certains opérateurs industriels qui y rejettent leurs eaux usées sans traitement préalable.
Les chiffres disponibles donnent la mesure de la dégradation. Selon le projet de recherche Plastique d'Abidjan : Devenir et Impact, (PADI), officiellement achevé en décembre 2024, ce sont 200 000 tonnes de déchets plastiques qui finissent chaque année, dans la lagune Ébrié, avant de rejoindre l'océan ; contre 207 tonnes par jour estimées en 2019. En mars 2024, le CIAPOL a relevé un niveau d'oxygène dissous inférieur à 1 mg par litre, dans les eaux lagunaires à Port-Bouët, soit quatre fois en dessous de la norme minimale de survie pour la faune aquatique. L'épisode avait provoqué une mortalité massive de carpes et de tilapias. Deux bateaux faucardeurs déployés depuis novembre 2024 enlèvent les macrodéchets en surface. La pollution de fond, elle, n'est pas traitée.
Doutchin Diarra





