Il est 8 h 30, un mardi matin, quartier Williamsville. Une équipe de la Direction des opérations de salubrité et de la lutte contre les nuisances progresse le long de l'avenue, racloirs et sacs poubelle en main. En deux heures, une centaine d'affichettes ont disparu des poteaux électriques, des murs de parpaing, des grilles de commerce. À 18 h, la même surface en porte déjà une quarantaine de nouvelles.
Inza Bamba, agent municipal affecté dans cette commune, ne cherche pas à masquer la réalité : « On nettoie le matin. Le soir, c'est recouvert. On revient le surlendemain, pareil. » Il désigne une rue adjacente où de grands panneaux métalliques surplombent les toits. « Les grands panneaux là-bas, nous on n'y touche pas. Ce n'est pas notre mission. » Ce face-à-face quotidien résume le paradoxe abidjanais : une ville qui nettoie sans réguler, qui sanctionne sans expliquer, et qui n'a toujours pas trouvé de réponse durable à un phénomène qu'elle produit elle-même.
Les poteaux électriques comme panneaux d'affichage
À Abobo, Adjamé, Yopougon, Williamsville, Cocody, Treichville, les poteaux électriques font depuis longtemps office de panneaux d'affichage. Veillées de prière, concerts, formations professionnelles, coiffeurs, réparateurs, cours particuliers : en quelques centimètres carrés de papier imprimé à bas coût, des milliers d'habitants tentent de faire connaître leurs services. Pour eux, l'affichette n'est ni un acte de vandalisme ni une provocation. C'est un outil de survie économique.
Kouadio Brou, maçon installé à Abobo depuis une dizaine d'années, colle chaque semaine une dizaine de papiers pour signaler ses activités dans les rues du quartier. Pas de page Facebook active, pas de budget pour un encart radio, encore moins les moyens d'accéder à un panneau publicitaire en bonne et due forme. « Si j'arrête de coller, je n'ai plus de clients. C'est aussi simple que ça », dit-il. Ses affichettes ont été arrachées à plusieurs reprises par les agents de la salubrité. Chaque fois, le lendemain, il avait recollé, sans avoir reçu la moindre explication, ni la moindre alternative.
Konan Sadia, gérant d'une petite école de couture à Adjamé, ne fonctionne pas autrement. Sa clientèle, il ne l'a jamais trouvée que par les murs. « Les réseaux sociaux, c'est pour ceux qui ont du temps et de l'argent. Moi, j'ai du papier et de la colle », dit-il. Il affirme avoir perdu au moins trois inscriptions en 2024, après qu'une opération de salubrité a emporté, en une seule matinée, l'intégralité de ses affichettes de quartier.
« Les panneaux publicitaires officiels sont hors de portée »
Ce recours aux murs n'est pas un choix par défaut. C'est la conséquence directe d'un marché publicitaire structurellement inaccessible aux petits opérateurs. Ariko Denis, opérateur économique à Cocody, le dit sans détour : « les panneaux publicitaires officiels sont hors de portée. Une campagne en ligne suppose un budget ou des compétences que beaucoup n'ont pas. Alors un bout de papier scotché sur un poteau devient la seule voix accessible. »
Le marché abidjanais de l'affichage extérieur repose sur quelques régies établies : Canal Street, Mediaways, Pub Régie, Cible. Leurs catalogues couvrent plusieurs formats : panneau 12 m² (dit 4×3, implanté sur les axes routiers), 18 m², big size au-delà de 60 m², façades murales et, spécificité ivoirienne, le Kilometric, panneau de 8 m² affichant à la fois le message et la distance à la prochaine grande ville. Aucune de ces régies ne publie de tarif public ; les prix se négocient sur devis. Le seul chiffre officiel accessible est celui de l'aéroport Félix Houphouët-Boigny : l'exclusivité de l'ensemble de ses emplacements publicitaires est facturée 1 200 000 FCFA TTC par an. Pour les panneaux en voirie, les fourchettes observées dans la sous-région ouest-africaine donnent une indication : entre 100 000 et 250 000 FCFA la semaine pour un format classique, jusqu'à 700 000 FCFA pour un écran numérique.
Pour un maçon d'Abobo ou un gérant d'école de couture à Adjamé, ces montants sont hors de portée. Une semaine de campagne sur un axe passant représente plusieurs fois leur revenu mensuel, sans compter que l'absence de tarif affiché réserve l'accès à ceux qui ont déjà les codes du milieu. Le mur, lui, est gratuit, immédiat, et ne demande ni devis ni intermédiaire.
Entre mai 2024 et novembre 2025, les agents de la Direction des opérations de salubrité et de la lutte contre les nuisances (DOSLN) et de la Brigade de l’hydraulique, de l'assainissement et de la salubrité (BHAS) ont selon eux, retiré 65 005 affichettes et 157 banderoles dans neuf communes du District Autonome d'Abidjan : Attécoubé, Bingerville, Adjamé, Yopougon, Treichville, Koumassi, Abobo et Cocody-Deux-Plateaux. Des chiffres impressionnants sur le papier. Moins sur le terrain.
Les agents eux-mêmes pointent les limites de l'exercice. Certains types de colle résistent aux outils disponibles. Les affichettes plastifiées ne se décollent pas proprement et laissent des résidus sur les infrastructures. Entre une brigade sous-équipée et une demande d'affichage que rien ne vient réduire, le cycle se répète.
Tous les riverains ne s'en plaignent pas. Adjoua Konan, vendeuse au marché d'Adjamé, regarde le poteau devant son étal avec une forme de pragmatisme. « Les affiches ne me dérangent pas. C'est grâce à ça que je sais qu'il y a une veillée dans le quartier, ou qu'un tailleur a ouvert. »
D'autres réagissent différemment. Serge Tuo, enseignant résidant à Yopougon, ne cache pas son exaspération : « C'est anarchique. Ces affichettes défigurent les rues, salissent les murs des gens, bouchent les plaques de rues. On ne peut même plus lire les numéros de maison. C'est une nuisance visuelle et personne ne semble vouloir y mettre fin sérieusement. » Pour lui, le vrai problème n'est pas l'absence d'alternatives, c'est l'absence de sanctions réelles et de contrôle.
Entre ceux qui collent pour exister et ceux qui subissent le désordre, la ville n'a, pour l'instant, pas tranché.
Doutchin Diarra





