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L’enquête du jeudi. Art et numérique : (2)- « Notre musique est partout mais nos poches sont vides » (chanteur de coupé-décalé)

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Une ville futuriste illuminée par les flux numériques : les réseaux s’étendent, les connexions s’intensifient… mais derrière l’éclat technologique, les poches restent vides (Photo :TN).

La première partie de cette enquête le montrait : le numérique a tenu sa promesse d'accès aux outils. Musiciens, cinéastes et plasticiens ivoiriens créent plus, plus vite, à moindre coût. Mais entre la visibilité mondiale et le compte en banque, la distance reste grande. La machine récompense ceux qui la comprennent, pas nécessairement ceux qui créent.

En Côte d'Ivoire, la musique rayonne sur Spotify, les toiles s'exportent à Art Basel, les films concourent au Fespaco. Les revenus, eux, remontent vers San Francisco, Stockholm ou Pékin. Qui peut corriger cela, et comment ? Un chiffre d'abord. Lors de la répartition du 15 septembre 2025, le Bureau ivoirien du droit d'auteur (Burida) a distribué un peu plus de 354 millions de francs CFA à 4 980 bénéficiaires. En décomposant les tranches, la réalité s'impose : 4 200 artistes, soit 84 % des bénéficiaires, ont perçu entre 1 000 et 20 000 francs CFA. Quatre-vingt-dix seulement ont touché plus d'un million. Ces chiffres ne traduisent pas un dysfonctionnement de l'institution : ils reflètent la structure même du marché musical à l'ère du streaming.

Le Spotify Wrapped 2024 l'a confirmé : le top 5 des artistes les plus écoutés en Côte d'Ivoire ne comprend que des musiciens du pays, avec Himra en tête, suivi de Didi B, Ste Milano, 3xdavs et Josey. Magic System atteint 3,6 millions d'auditeurs mensuels, Alpha Blondy 1,9 million. Une domination locale qui témoigne de la vitalité de la scène. Et qui ne dit rien des revenus que cette écoute génère.

Car le modèle économique du streaming repose sur un mécanisme que les artistes africains subissent avec une acuité particulière. L'Afrique subsaharienne enregistre pourtant la croissance musicale la plus rapide au monde, avec des revenus en hausse de 24,7 % en 2023, selon le rapport Creative Economy Outlook 2024 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Une croissance que les artistes ne voient pas sur leurs relevés : une écoute depuis Abidjan génère des royalties inférieures à une écoute depuis Paris, Spotify pratiquant des tarifications différenciées, selon les pays. « Notre musique est partout. Nos poches sont vides », résume Alex Lago, chanteur de coupé-décalé.

Capacité limitée

Le Bureau ivoirien des droits d’auteur (Burida) est l'organisme légalement mandaté pour défendre les intérêts des créateurs. Fondé en 1981, placé sous tutelle du ministère de la Culture et de la Francophonie, il perçoit et redistribue les droits sur le territoire national. Ses résultats récents témoignent d'une progression notable : 2,5 milliards de francs CFA répartis en décembre 2025, contre des niveaux bien inférieurs quelques années plus tôt. Mais sa capacité d'action face aux géants du numérique reste structurellement limitée.

Diomandé, membre du comité de gestion et de restructuration du Burida, ne masque pas les difficultés : « c’est maintenant que les choses se mettent en place. » Sur la collecte des droits liés au streaming, ce sont pour l'instant principalement les musiques d'attente et sonneries personnalisées des opérateurs téléphoniques, dont les droits sont reversés de façon systématique.

La contrainte est double. Trois entreprises contrôlaient 59 % du marché mondial des abonnements au streaming musical en 2021, selon la Cnuced. Face à ces concentrations, le Burida négocie seul. « Ce sont des multinationales qui traitent simultanément avec des dizaines de pays. Nous, nous négocions seuls », confie un agent de l'institution sous couvert d'anonymat. À cela s'ajoute un taux d'adhésion insuffisant : moins de 30 % des artistes musiciens actifs en Côte d'Ivoire seraient membres d'une société de gestion collective. Les autres, non déclarés, non organisés, sont exclus de tout reversement. « J'ai mis trois ans à comprendre que mes titres généraient des droits que je ne percevais pas. Trois ans d'argent perdu », dit Serge Aka. Mariam Koné, consultante en droit de la propriété intellectuelle à Abidjan, identifie un problème d'information autant que de structure : « beaucoup de musiciens ne savent même pas qu'ils ont des droits. Et ceux qui le savent ne savent pas comment les faire valoir. »

Art Basel a publié en février 2025 un long portrait d'Abidjan comme nouveau phare de la culture contemporaine en Afrique de l'Ouest. La galerie Cécile Fakhoury, la LouiSimone Guirandou Gallery, la Basquiat Art Gallery, la galerie Amani, toutes à Cocody ont construit une scène qui s'exporte. Aboudia expose entre Abidjan et Brooklyn. Ouattara Watts vend ses toiles entre 24 et 65 millions de francs CFA. Mais cette internationalisation a son revers. Un artiste ivoirien présent sur Instagram est soumis aux mêmes règles algorithmiques qu'un illustrateur américain. La visibilité dépend de la régularité de publication, de l'engagement, de la maîtrise des codes de chaque plateforme. C'est du temps pris sur la création. « Aujourd'hui, on ne parle plus de l'art contemporain africain pour désigner ce qui vient d'ici, mais de l'art contemporain tout court », affirme Obou Gbais, dit Peintre Obou, plasticien formé aux Beaux-Arts d'Abidjan.

Sans autorisation

La situation se complique avec l'intelligence artificielle générative. Des outils comme Suno, Udio ou Stable Diffusion composent de la musique et génèrent des images en quelques secondes, entraînés sur des millions d'œuvres existantes, dont celles d'artistes africains, sans autorisation ni compensation. Une étude publiée en 2024 par l'organisation Human Artistry Campaign (Campagne pour l’art humain) estimait que plus de 40 % des œuvres utilisées pour entraîner ces modèles provenaient de créateurs n'ayant jamais consenti à cet usage. « J'ai retrouvé mon style pictural reproduit par une IA sur une plateforme de vente en ligne. Mes couleurs, ma technique, ma signature visuelle, sans mon nom, sans mon accord, sans un franc », déclare Koffi Assouan, peintre.

Le recours existe, mais il est étroit. Diomandé l'indique : « le recours, ce sont les tribunaux. Si l'œuvre est déjà enregistrée au BURIDA, l'institution témoigne en faveur de l'artiste. » Le cadre juridique ivoirien, bâti sur la loi n° 2016-555 relative aux droits d'auteur et aux droits voisins, n'a pas été conçu pour l'ère de l'IA générative. L'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI), qui couvre 17 États membres dont la Côte d'Ivoire, travaille à une révision de l'Accord de Bangui. « L'IA évolue en semaines. Nos textes de loi, en décennies », résume Mariam Koné.

Bonnes pratiques

Au FESPACO 2025, la délégation ivoirienne était la plus importante de l'histoire du pays : huit films en compétition officielle, dont deux en animation et deux en séries. Mais dans les coulisses, les professionnels formulent le même diagnostic. Siata Traoré, assistante réalisatrice : « en Côte d'Ivoire on produit moins de longs métrages, car cela demande beaucoup d'argent, un matériel assez performant. » Loua, réalisateur indépendant et responsable de Wassa Production, est sans ambiguïté : « il faut que l'État ouvre des guichets d'aide à la production et à la diffusion. Que l'État réhabilite également les salles de cinéma à travers le pays. »

Face au vide institutionnel, des collectifs informels émergent à Abidjan, Bouaké et San-Pédro. Ils partagent les bonnes pratiques, alertent sur les clauses abusives des contrats de distribution numérique et revendiquent une taxe sur le streaming au bénéfice de la création locale, sur le modèle de ce que le Sénégal explore dans son plan de développement culturel 2023-2028. Leur mot d'ordre est constant : ce n'est pas la charité qui est réclamée, mais l'application de la loi et une négociation collective que les artistes, seuls, ne peuvent pas mener face aux multinationales.

Himra n'avait pas besoin d'une major internationale pour atteindre le sommet du Spotify Wrapped ivoirien. Peintre Obou n'avait pas besoin d'une galerie parisienne pour se faire remarquer. Le numérique a tenu cette promesse. Mais pour les 4 200 artistes ivoiriens qui ont reçu moins de 20 000 francs CFA du Burida en septembre 2025, elle reste, pour l'essentiel, inachevée.

« Tant que la Côte d'Ivoire n'aura pas une politique numérique culturelle assumée : fiscalité, négociation collective, formation des artistes, elle continuera d'exporter sa créativité et d'importer sa précarité. » affirme le Pr Adjoua Méa, économiste des industries culturelles.

Doutchin Diarra


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