En Côte d'Ivoire, musiciens, cinéastes et plasticiens ont saisi le numérique comme une promesse d'émancipation. Les outils sont accessibles, la visibilité mondiale à portée de clic. Mais les algorithmes captent la valeur sans la redistribuer. Les artistes créent plus, plus vite, mais ils perçoivent moins en retour
Abidjan, Plateau Dokui, un jeudi soir. Dans une pièce de douze mètres carrés, Serge Aka, 31 ans, finalise un morceau d'afrobeats sur son ordinateur portable. Pas de studio loué à prix d'or, pas de producteur à convaincre. Juste un logiciel, une interface audio et des écouteurs. Il y a dix ans, ce morceau n'aurait jamais existé, faute de moyens. Ce soir, il sera en ligne avant minuit.
Le tableau est familier à de nombreux artistes ivoiriens. Les logiciels de composition, Ableton, FL Studio, se téléchargent à des coûts accessibles. Les caméras numériques ont rendu le tournage possible là où le prix de la pellicule 35 mm, entre 30millions et 60 millions de FCFA, condamnait les cinéastes à l'immobilisme. Aujourd'hui, un réalisateur ivoirien peut boucler un long métrage avec moins de 3 millions de francs CFA. « C'est une libération totale. Avant, je passais des années à chercher des financements pour acheter de la pellicule. Aujourd'hui je tourne » explique Kouamé Diallo, réalisateur indépendant, Marcory.
Les plasticiens ont court-circuité les galeries. Aminata Coulibaly, basée à Cocody, publie ses toiles sur Instagram et touche des collectionneurs à Paris ou à Lagos. Elle vend en ligne, gère ses commandes via WhatsApp, expose virtuellement. « Avant, sans galerie, tu n'existais pas. Aujourd'hui, mon travail circule. Des gens que je n'aurais jamais rencontrés m'écrivent. » Du côté du cinéma, Loua, réalisateur indépendant et responsable de Wassa Production, confirme la rupture technique : « Aujourd'hui, nous avons des disques de très grande capacité de stockage, ce qui favorise une grande autonomie de tournage. Avec le numérique, la qualité d'image s'est véritablement améliorée. Les montages et étalonnages se font volontiers avec l'IA. »
« Découvrabilité » et compétences techniques
L'outil ouvert ne garantit pas le revenu stable. Koffi Assouan, peintre et sculpteur installé à Treichville, le formule sans détour : « Instagram m'a donné une vitrine mondiale. Mais l'algorithme décide qui me voit. Certains mois, je suis invisible sans raison. Tu ne peux pas construire une économie sur ça. »
La découvrabilité, la capacité d'une œuvre à être trouvée, recommandée et mise en avant par les algorithmes des plateformes, est pourtant devenue un levier réel pour qui sait l'activer. Ibrahim Koné, informaticien à Yopougon, qui accompagne plusieurs artistes dans leur stratégie numérique, en a fait son terrain : « Avant le numérique, un artiste ivoirien dépendait d'un diffuseur, d'une radio, d'un label. Aujourd'hui, un titre bien référencé peut atteindre Dakar, Paris ou Lagos en 48 heures sans intermédiaire. C'est un changement de paradigme. » Il nuance aussitôt : maîtriser les codes de référencement, soigner les métadonnées, choisir le bon moment de mise en ligne, autant de compétences techniques que la majorité des artistes ivoiriens n'ont pas encore acquises. La découvrabilité ouvre certes une porte. Mais elle ne garantit pas que quelqu'un entre.
Produire plus, gagner moins
Le constat est identique côté musique. Sur Spotify, un stream rapporte entre 0,003 et 0,005 dollar, soit à peine 1,6 à 2,7 francs CFA par écoute (Spotify, rapport « Loud and Clear », 2024). Il faut dépasser 200 000 écoutes mensuelles pour approcher le salaire minimum ivoirien, fixé à 75 000 francs CFA depuis 2023. Serge Aka résume : « Je produis plus, je gagne moins par titre. »
Fatou Bamba, chanteuse de zouglou passée à la distribution numérique en 2019, met des chiffres sur la déception. En trois mois, elle a cumulé 400 000 streams. Résultat : moins de 150 000 francs CFA. « Avec un CD, j'aurais gagné dix fois plus. » La fracture est documentée à l'échelle mondiale. Selon la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI), les revenus du streaming ont atteint 17,5 milliards de dollars en 2023. Pourtant, seuls 7 % des artistes inscrits sur les plateformes perçoivent des revenus suffisants pour en vivre, selon le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique français. En Afrique subsaharienne, ce pourcentage est vraisemblablement plus faible, faute d'accords de collecte structurés. « Le streaming a créé une illusion de richesse. Les chiffres d'écoutes sont impressionnants. Les revenus réels, catastrophiques. » révèle le Pr Adjoua Méa, économiste des industries culturelles.
Comprendre la machine
Le cinéma indépendant ivoirien affronte la même équation. Sur les 700 films africains référencés sur les grandes plateformes en 2022, moins de 12 % provenaient d'Afrique de l'Ouest francophone, selon l'Observatoire du cinéma en Afrique. Netflix sélectionne selon ses critères commerciaux. YouTube monétise selon ses algorithmes. Le réalisateur qui ne maîtrise pas ces codes reste invisible, quelle que soit la qualité de son travail. « Mon film a été sélectionné dans trois festivals internationaux. Sur YouTube, il plafonne à 8 000 vues parce que l'algorithme ne le pousse pas. Le talent ne suffit plus, il faut comprendre la machine» soutient Kouamé Diallo, réalisateur.
Loua situe l'obstacle en amont : « L'industrie du cinéma et de l'audiovisuel en Côte d'Ivoire est à construire ». Le numérique a changé les conditions de tournage. Il n'a pas créé les structures de financement, de distribution ou de protection juridique que ce secteur réclame depuis des décennies.
Le numérique a tenu une promesse : l'accès aux outils. Il en a différé une autre, plus fondamentale, celle d'une juste rétribution. Les artistes créent plus, plus vite, plus facilement. La richesse générée par leurs œuvres, circule ailleurs.
Doutchin Diarra





