Dans le quartier Colatier à Abobo-N'dotré, au nord d'Abidjan, le dimanche de Pâques se vit en deux temps : la messe à l'aube, puis la cour. Entre familles, voisins et convives de passage, la résurrection du Christ se prolonge autour des marmites et des tables, dans une communion qui dépasse les cloisons de la religion.
La bâche blanche est tendue depuis la veille au soir. Elle couvre presque toute la cour de la famille Kouamé, dans le quartier Colatier à Abobo-N'dotré. En dessous : une dizaine de chaises en plastique dépareillées, une sono qui crache du gospel à fond, et une marmite de djoumblé qui parfume l'air depuis 6 heures du matin.
C'est dimanche de Pâques. Le matin appartient aux églises : messe de l'aube, cantiques, familles endimanchées qui remontent les ruelles en talons et boubous repassés. L'après-midi, lui, appartient à la cour. Et ici, ça ne se fête pas à moitié.
Dans ce quartier populaire du nord d'Abidjan, la résurrection du Christ est aussi une affaire de famille, au sens large : celui qui inclut les cousins éloignés, les voisins de toujours, les amis qui « passent juste voir » et restent jusqu'au soir. Chez les Kouamé, ils sont quarante-trois, autour des tables disposées en cercle dans la cour.
Marcelline, 58 ans, la matriarche, surveille tout depuis le seuil de la cuisine. « Pâques, c'est la seule fête où même ceux qu’on n’a pas vus depuis Noël font le déplacement. » Elle dit cela en retournant des brochettes sur un braséro, sans lever les yeux.
À deux ruelles de là, la frontière entre voisins s'arrête au portail. La famille Soro, musulmane, a été invitée par les Assi, chrétiens. Une habitude vieille de sept ans. « On mange ensemble, on parle, les enfants jouent. La religion, c'est à l'église. Ici, c'est autre chose », dit Moussa Soro, 47 ans, en acceptant une deuxième assiette d'attiéké au poisson.
La famille Assi, elle, a mis les petits plats dans les grands. Trois générations sous les arbres de la cour. Le grand-père Koffi Assi, 74 ans, ancien catéchiste, observe la scène depuis son fauteuil. Il ne mange presque plus, mais il est là. « Tant que je peux m'asseoir au milieu des miens le jour de la résurrection, je n’ai rien à demander de plus. »
Quelques maisons plus loin, chez les Yao, c'est une autre histoire. Les parents sont à Daoukro. Ce sont les jeunes, entre 20 et 30 ans, qui ont cuisiné, cotisé, organisé. Brice, 26 ans, étudiant, résume la chose simplement : « on a grandi avec cette fête. On n'allait pas la laisser tomber juste parce que papa est au village. » Le DJ d'occasion enchaîne les titres zouglou, et les enceintes font vibrer le sol en terre battue.
À N'dotré, Pâques n'est pas une pause. C'est une reconduction. Celle du lien, chaque année, sous la même bâche tendue sur la même cour en terre battue, après la même messe de l'aube, avec les mêmes visages et quelques nouveaux. Le Christ ressuscite le matin. Le quartier, lui, ressuscite à table.
Doutchin Diarra
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