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Economie

  Côte d'Ivoire. Cacao-Évolution du système de commercialisation. Bruno Koné :   « Nous allons faire des recommandations »

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Souveraineté alimentaire, cacao, transformation… Pour le nouveau ministre ivoirien de l'Agriculture, le pays doit consolider sa stratégie en résolvant le problème du financement du secteur mais aussi de la compétitivité des filières dans un environnement international toujours plus incertain. Il a pris ses fonctions fin janvier en pleine crise du cacao . Succédant à Kobenan Kouassi Adjoumani, Bruno Nabagné Koné a quitté le ministère de la Construction, du Logement et de l'Urbanisme pour prendre la tête de celui de l'Agriculture. Ministre depuis 2011, ce financier de formation, qui a démarré sa carrière côté privé dans les télécoms, se voit donc confier une nouvelle mission : s'assurer que l' agriculture , l'un des piliers de la croissance en Côte d'Ivoire , conserve son rôle clé. Le secteur, qui emploie 40 % des actifs, contribue à hauteur de 20 % au produit intérieur brut (PIB) et assure 40 % des exportations du pays. Une puissance agricole liée au statut de premier producteur mondial de cacao , mais aussi à un accent mis sur l'essor d'autres filières, dont l'hévéa et l'anacarde. Autant de matières premières aujourd'hui bousculées par la volatilité des cours mondiaux comme par l'impact du réchauffement climatique. Dans ce cadre contraint, la Côte d'Ivoire fait le pari, depuis des années, d'investir dans la transformation pour créer emplois et valeur ajoutée sur place. Si le pays commence à récolter les fruits de ses efforts, il doit encore surmonter nombre d'obstacles pour consolider les progrès réalisés. Le nouveau ministre, rencontré fin février en marge du Salon de l'agriculture à Paris, détaille la stratégie pour assurer l'avenir de l'agriculture ivoirienne.


Jeune Afrique : En réponse aux difficultés des producteurs de cacao pour écouler leur récolte, la Côte d'Ivoire a réduit le prix d'achat des fèves afin de relancer les ventes. De quelle marge de manœuvre dispose le pays pour répondre à la crise qui secoue le secteur ?


Bruno Nabagné Koné : Vous savez que la Côte d'Ivoire est depuis des décennies le premier producteur et exportateur mondial de fèves. Avec le Ghana, numéro deux, nous comptons pour environ 60% de l'approvisionnement. Cette position nous permet de peser sur le marché de deux façons, via la gestion des stocks de fèves et la transformation. Le premier levier explique notre décision, conjointe avec le Ghana, de limiter notre production ces dernières années afin d'éviter un excédent de cacao et une chute des prix. C'est dans la même optique que l'État a décidé, en début d'année, d'acheter une partie de la récolte , jouant sur le volume de fèves sur le marché et soutenant ainsi les petits producteurs. Le second levier, c'est le renforcement des capacités de transformation, un processus dans lequel nous sommes engagés de longue date. Nous sommes aujourd'hui à 40 % du volume de fèves traités sur place et nous devrions atteindre notre objectif de 50 % dans les deux ans. Transformer localement évite de brader les fèves en cas de prix défavorables. C'est surtout la clé pour créer de la valeur ajoutée sur place.


Le contexte actuel repose la question de l'évolution du système de commercialisation des fèves – encadré par le Conseil café cacao (CCC) et fondé sur la vente par anticipation de la récolte ainsi que sur un prix d'achat du cacao déterminé en fonction de lamoyenne des ventes de l'année écoulée. Faut-il revoir ce modèle ?


Bruno Nabagné Koné : Il faut commencer par souligner qu'il a permis de préserver le pouvoir d'achat des petits producteurs. Et il a aussi été crucial pour structurer, via le Conseil café cacao , la réponse de la Côte d'Ivoire sur un marché du cacao mondialisé. Ce modèle a donc ses avantages. Cela dit, on entend les critiques qui lui sont faites, ce qui nous conduit à mener actuellement une évaluation. Nous allons étudier les forces et les faiblesses du système puis faire nos recommandations aux autorités, qui trancheront sur l'opportunité ou non d'une évolution.


De l'avis de nombre d'observateurs, les difficultés observées en Côte d'Ivoire et au Ghana fragilisent l'alliance conclue entre les deux pays en 2018 pour défendre une meilleure rémunération des cacaoculteurs et, plus globalement, la place des deux pays dans la chaîne de valeur du chocolat. Les changements de prix d'achat du cacao, annoncés séparément, ont pu donner l'impression d'un front désuni… Est-ce le cas ?


Bruno Nabagné Koné : C'est tout le contraire, et la période délicate que nous traversons va être un élément de renforcement de l'alliance : nos deux pays ont plus que jamais intérêt à travailler ensemble pour sortir des difficultés. Pour revenir sur les décisions de modifier le prix d'achat du cacao, ce n'est pas parce qu'elles n'ont pas été annoncées en même temps qu'elles ont été prises de façon unilatérale. C'est tout l'inverse, elles ont évidemment été actées après concertation. L'environnement réglementaire dans les deux pays n'est pas identique. Le Ghana Cocoa Board (Cocobod) a un fonctionnement différent de celui du CCC. Pour autant, il y a une vraie action conjointe via l'alliance nouée, qui est présidée par un Ivoirien, Alex Assanvo, et dont le siège se trouve à Accra. Les deux chefs d'État suivent de près l'avancée de l'initiative, qui est structurée en neuf points, dont la rémunération des petits producteurs, la capacité commune de réaction sur le marché international ou encore lutte contre la contrebande de fèves.


Au niveau mondial, la Côte d'Ivoire se distingue également sur l'hévéa et l'anacarde, avec une place de troisième producteur de caoutchouc naturel et une double position de premier producteur et de deuxième transformateur sur la noix de cajou. Quels sont les défis à relever sur ces deux filières ?


Bruno Nabagné Koné : Avant de parler des défis, il y a une leçon à tirer de ces réussites :quand la Côte d'Ivoire s'intéresse à un secteur, elle parvient à conquérir une position de premier plan. C'est ce qui s'est produit sur l'anacarde ces quinze dernières années. Et c'est ce que nous voulons reproduire sur d'autres produits, dont le karité, le soja et le niébé. C'est le résultat d'un effort collectif. En effet, il faut une volonté politique, le travail de suivi de l'administration, notamment du ministère de l'Agriculture et de ses différentes structures, mais aussi l'engagement des producteurs sur le terrain et celui du secteur privé, qui joue un rôle prépondérant dans le décollage des filières. À chaque fois, l'enjeu est le même : instaurer un lien fort entre production et transformation afin de créer un cercle vertueux et de capter un maximum de valeur ajoutée localement. Et c'est ainsi que l'agriculture restera un moteur de la croissance ivoirienne. Sur l'hévéa, on observe un décalage entre la production et les capacités de transformation, d'où la nécessité d'augmenter les volumes de matière première afin de faire tourner les usines. Concernant l'anacarde, il s'agit de consolider l'essor en travaillant de front sur les volumes, les financements, la commercialisation et la compétitivité de la filière. Celle-ci a permis une accélération du développement des régions nord et centre, auparavant limitées à la seule production de coton.


Qu'en est-il justement de cette matière première, sachant que la Côte d'Ivoire pointe régulièrement dans le top 3 des producteurs africains ?


Bruno Nabagné Koné : Nous sommes certes bien placés en termes de volume de récolte sur le continent. Cependant, il nous manque la partie aval, à savoir la constitution d'une industrie textile, les usines existantes étant obsolètes. Sur le modèle de ce qu'on fait d'autres pays de la région, il faut relancer ce volet pour arrêter d'exporter la fibre brute, recommencer à transformer et, in fine, consolider la position de la Côte d'Ivoire sur le plan agricole. Sachant qu'à travers le coton, on touche du doigts deux autres défis du secteur agricole dans son ensemble : la question de la durabilité, via notamment la gestion de l'eau, et celle du foncier, autre chantier national à mener pour cartographier les terres déjà cultivées et les surfaces disponibles.


Comme dans nombre de pays africains, le financement du secteur agricole demeure un écueil. Comment le surmonter ?


Bruno Nabagné Koné : Nous sommes parfaitement conscients du problème. Seuls 6 % des financements octroyés aux entreprises en Côte d'Ivoire vont à l'agriculture. D'où le formidable effet de levier attendu si l'on parvient à faire décoller les fonds destinés au secteur. Il s'agit de convaincre les banques et les investisseurs de s'y intéresser puis de le financer, ce qui suppose de les rassurer en réduisant le plus possible les risques. Pour y parvenir, nous intervenons à plusieurs niveaux. Via la loi d'orientation agricole, nous menons un vaste plan d'identification des producteurs dans le pays, ce qui doit permettre de présenter des profils d'emprunteurs plus solides. En parallèle, nous développons des systèmes d'assurance individuelle pour réduire les incertitudes sur les récoltes. Enfin, nous multiplions les formations à destination des agents du secteur bancaire pour améliorer leur connaissance des modèles économiques des principales denrées produites dans le pays. Sur la filière riz, qui va être une priorité cette année, la capacité à mobiliser des financements, notamment auprès de la Banque mondiale (BM) et de la Banque africaine de développement (BAD), sera cruciale pour parvenir à mettre en œuvre notre plan, baptisé Stratégie nationale de développement de la filière riz (SNDR 2.0), qui vise à faire décoller production. Sachant que celle-ci est pluviale à 80 %, on ne pourra effectuer un saut significatif qu'en développant la culture irriguée, ce qui implique d'investir dans des barrages hydroélectriques et des systèmes d'irrigation.


Augmenter la production de riz est essentiel pour renforcer la souveraineté alimentaire du pays. En la matière, les progrès sont trop lents au regard de la hausse de la consommation. Comment l'expliquer ?


Bruno Nabagné Koné : Nous allons prendre ce sujet à bras le corps. C'est indispensable pour conquérir notre indépendance alimentaire et pour mettre fin à une situation paradoxale : dépenser plus d'un milliard d'euros par an pour importer un aliment qu'il est possible de cultiver sur place. C'est une bataille de haute lutte qui prend la forme d'une fuite en avant, l'essor démographique nourrissant une augmentation exponentielle des besoins. Nous produisons environ 1,5 million de tonnes par an quand la consommation se situe, elle, à 2,8 millions et bientôt à 3 millions de tonnes. Pour cette filière, comme pour toutes les autres, il faut s'assurer d'être compétitif. Or le riz ivoirien l'est en raison de trois principaux facteurs : les semences, les techniques de production, dont l'irrigation, et la main-d'œuvre. C'est donc sur ces trois leviers que nous allons jouer. Exemple : en développant l'irrigation, on peut passer d'une récolte par an actuellement à deux, voire trois, ce qui augmente la production et, par ricochet, la compétitivité du secteur.


Faut-il aller jusqu'à interdire les importations de riz ?


Bruno Nabagné Koné : En règle générale, quand on veut mettre en œuvre une stratégie agricole, il vaut mieux éviter de se mettre à dos des acteurs du secteur. Cela dit, sur le riz en particulier, la question n'a pas encore été mise sur la table. Si c'est la voie pour atteindre l'autosuffisance, il faut l'étudier sérieusement. Et, si une décision venait à être prise en ce sens, il faudrait s'assurer de sa mise en application.


Il demeure un fossé entre les cultures de rente, comme le cacao, l'hévéa ou le palmier à huile, et les cultures vivrières, destinées directement à l'alimentation. Quelle doit être la place de chacune dans le modèle agricole ivoirien ?


Bruno Nabagné Koné : Alors que, par le passé, les productions de rente étaient associées à des cultures vivrières, cette pratique s'est perdue ces dernières décennies. Résultat, la combinaison des deux est aujourd'hui une pratique marginale, qui plus est, peu valorisée. Or l'essor et l'avenir du secteur passera par ce modèle, vertueux sur les plans tant agricole que de la souveraineté alimentaire. C'est un autre chantier à mener, qui suppose notamment de faire évoluer les mentalités.


Bruno Nabagné Koné, ministre de l'Agriculture de Côte d'Ivoire, à Paris le 25 février 2026 en marge du Salon de l'agriculture dont la Côte d'Ivoire était le pays invité d'honneur cette année. Thomas par Estelle Maussion pour Jeune Afrique.



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