J’ai écouté le cri de cœur de mon confrère Rash N'Guessan Kouassi.
À mesure qu’il déroulait sa narration sur la décadence du journalisme en Côte d’Ivoire, une évidence s’imposait : je partageais, point par point, sa tirade.
Il n’y a aucune fierté à faire cette déclamation d’humeur. Mais il faut parfois avoir le courage de l’autocritique sans complaisance. Le journalisme ivoirien est en lambeaux. Et le dire ainsi n’a rien d’exagéré.
Longtemps, la presse fut ce contre-pouvoir redouté, ce miroir tendu au pouvoir politique, ce garde-fou des dérives, ce rempart contre l’arbitraire. Elle était le quatrième pouvoir. Aujourd’hui, elle peine à défendre sa propre crédibilité.
Le mal est connu. Il a un nom trivial, presque folklorique : le « gombo ». Cette pratique insidieuse a lentement gangrené la profession. Des reportages complaisants pour 5 000 francs CFA de perdiem. Des articles achetés au rabais. Des consciences monnayées dans l’ombre, tandis que les corrupteurs rient sous cape, heureux d’avoir transformé l’information en marchandise de circonstance.
Comme le souligne Rash N'Guessan Kouassi, nombre de confrères et consœurs vivent depuis des années de perdiems, non de salaires. La course effrénée vers les séminaires, les meetings politiques et les cérémonies mondaines n’est plus motivée par la quête d’information, mais par la perspective de la « tombée ». À la fin de l’événement, le gombo tombe dans la poche.
Vous êtes de quel organe de presse ?
Coco-gombo.com, Moussoh.ci, Babatchiè.net…
Les pseudo-organes de presse se sont multipliés à l’infini. Des plateformes surgissent chaque jour, sans rédaction structurée, sans ligne éditoriale, sans exigence déontologique. À côté, les cyberactivistes ont investi l’espace de l' information.
Un smartphone, un compte Facebook ou une chaîne YouTube, et voilà un « journaliste » autoproclamé.
Bienvenue dans l’ère des fake news.
À qui la faute ? La question est lourde. Aux éditeurs et organes qui n’assurent pas des salaires décents ? Aux journalistes qui cèdent à la tentation ? Aux pouvoirs publics qui entretiennent la dépendance financière ? À la révolution numérique qui a bouleversé les modèles économiques traditionnels ? La vérité est sans doute partagée.
Mais se lamenter ne suffit pas. Si le journalisme a perdu le quatrième pouvoir en Afrique, il peut le reconquérir. À condition d’une mutation profonde.
Il faut quitter le confort relatif des salles de rédaction sclérosées. Investir intelligemment les réseaux sociaux. Créer de véritables médias numériques structurés. Produire des contenus originaux pour la radio, la télévision et la presse écrite en ligne. Non pas recycler des « plats réchauffés » sur YouTube, mais bâtir de vraies chaînes éditoriales connectées, exigeantes et crédibles.
L’avenir de la presse ne réside pas dans la nostalgie des rotatives ni dans la simple transposition du papier vers le numérique. Il passe par un modèle hybride, professionnel, économiquement viable et éthiquement irréprochable.
En un mot comme en cent : les journalistes ivoiriens doivent faire, ici et maintenant, leur aggiornamento.
Peut-être que la nouvelle assemblée élective de l’Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire (UNJCI) saura poser un diagnostic sans complaisance et proposer des remèdes audacieux. La profession n’a plus droit à l’auto-illusion.
Car lorsque la presse abdique, ce n’est pas seulement une corporation qui s’effondre. C’est la démocratie qui vacille.
Soumahoro Alfa Yaya
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