Dans le business informel de placement des filles de ménage, les employeurs, eux aussi, se font avoir. Certains paient la caution et découvrent que la fille n'a aucune expérience, ou qu'elle disparaît après quelques jours. Pire : personne ne vérifie le passé des candidates. Les placeurs se fient à une simple parole.
À Marcory, une affaire fait encore parler. Une jeune fille placée chez un commerçant a fait entrer son copain en pleine nuit. Le couple a tout dévalisé avant de prendre la fuite. « On a perdu plus de deux millions en liquide et en bijoux, a témoigné la victime. La « tante » qui l'avait placée ? Introuvable. Elle a changé de numéro. » Pas de recours possible.
M. Diomandé, enseignant à Abobo, a payé trois fois. « Première fille : partie après une semaine. Deuxième : elle ne savait même pas cuisiner. Troisième : elle a volé de l'argent. À chaque fois, 10 000 francs. Au total, 30 000 francs perdus. Quand j'ai voulu porter plainte pour arnaque, on s'est moqué de moi. Contre qui ? Il n'y a ni adresse, ni structure. J’ai donc compris que c’est un système d’arnaque sans recours. »
Maître Bamba, avocat spécialisé, dénonce : « ces intermédiaires touchent entre 10 000 et 50 000 FCFA par placement. Certains en font jusqu'à 20 par mois. Faites le calcul : ça peut représenter jusqu'à un million de francs par mois, en liquide, sans facture ni impôt. C'est un marché informel qui exploite et brasse des millions, dans une zone de non-droit totale. »
Contacté, le Ministère de l'Emploi assure que « le gouvernement travaille sur un cadre formel pour encadrer le travail domestique ». Mais sur le terrain, aucun changement. Les « bureaux » de placement continuent de fonctionner au grand jour, à Adjamé, Abobo, Marcory et ailleurs.
« On nous parle de textes depuis des années, mais pendant ce temps, ces filles, parfois âgées d'à peine 13 ans, sont exploitées. Pas de salaire minimum, pas de repos, pas de protection », s'indigne Adja Touré, présidente d'une ONG de défense des droits des domestiques. « On nous fait des promesses qui ne sont jamais tenues, pendant que la situation empire et que les intermédiaires continuent d'agir en toute impunité. »
Le 8 juillet 2014, la députée Adjaratou Fadiga Traoré, élue de Koumassi, a déposé une proposition de loi pour mieux réguler le travail domestique et l'activité des agences de placement. Le texte, adopté en commission, prévoyait trois mesures importantes : aligner le salaire des aides-ménagères sur le SMIG (soit 63 000 FCFA), créer une agence nationale dédiée aux services à la personne, et simplifier les démarches d'embauche et de déclaration. Il imposait également l'affiliation des employés de maison à la CNPS. Pourtant, la proposition a fini par être retirée. Officiellement, c'est sa propre initiatrice qui aurait pris cette décision, mais selon un ancien assistant parlementaire, la pression a joué un rôle déterminant : « ce retrait diplomatique voulait surtout dire une chose : le texte ne serait jamais remis sur la table. »
Pour sortir de ce système, il faudrait renforcer les inspections du travail et sanctionner réellement les intermédiaires illégaux. Il faudrait également sensibiliser les familles rurales aux risques, et surtout, créer des agences de placement légales et accessibles, avec des formations pour les jeunes filles. Cela offrirait une vraie alternative à l'exploitation actuelle.
En attendant, des milliers de jeunes travailleuses domestiques, dont beaucoup de mineures, survivent dans cette zone de non-droit. Le problème n'est plus la loi, mais son application. Sans une volonté politique ferme pour faire respecter les droits existants, ce secteur continuera de prospérer sur la misère des plus vulnérables, transformant l'inaction de l'État en complicité silencieuse.
Doutchin Diarra
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