Le général Ibrahima Baldé, commandant en chef de la Gendarmerie nationale, à Tibou Kamara :
« Monsieur le Ministre d'État, je souffre du manque de confiance du Président, victime de préjugés infondés. Il me convoque fréquemment pour des accusations incriminantes, alors que je suis innocent. Je ne l'écoute pas. Mon travail est entravé par ses doutes quant à ma loyauté, notamment par sa préférence pour traiter directement avec certains membres de mon équipe. Je suis frustré d'être marginalisé dans le processus décisionnel au sein de la hiérarchie, au profit de mes subordonnés. Le Président et le Ministre me discréditent constamment par leur méfiance. Je souffre énormément des intrigues et des commérages. Mes idées et initiatives sont souvent rejetées et mises de côté, jamais mises en œuvre. » Je suis dans l'incapacité d'exercer les prérogatives qui me reviennent de droit ici, au sein de la gendarmerie ou de la police, notamment en ce qui concerne les enquêtes jugées sensibles, relatives à la sécurité de l'État ou à l'intégrité physique du régime. Je me sens quelque peu désemparé, livré à moi-même.
C'est pourquoi je me tourne vers vous afin de mieux servir le Président, en l'informant, en particulier des menaces réelles qui pèsent sur son régime, et en l'informant personnellement, si nécessaire, grâce à votre intervention.
Avant d'aborder le sujet de sa demande spécifique, il a ajouté :
« Monsieur le Ministre d'État, je dispose d'un rapport qui indique clairement qu'un coup d'État est en préparation. » Le commandant des Forces spéciales, le colonel Mamadi Doumbouya, et son collègue Balla Samoura, coordinateur de la gendarmerie régionale de Conakry, complotent pour renverser le président et s'emparer du pouvoir. Il ne fait aucun doute que si nous ne faisons rien, si nous n'anticipons pas cela, nous serons tous mis devant le fait accompli. Je ne peux convaincre personne que cette affaire est légitime. Ma relation avec Balla Samoura, que certains croient que je souhaite destituer et que je tente donc de discréditer pour m'en débarrasser, constitue une circonstance aggravante. Monsieur le Ministre, je vous jure sur mon serment d'office et d'honneur que je ne cherche ni à accuser ni à nuire à qui que ce soit. Je fais simplement mon travail et suis tenu par un devoir de loyauté envers le président qui m'a nommé à la fonction que j'occupe dans la République. Vous aussi, essayez de lui parler avant qu'il ne soit trop tard.
J'étais consterné par ce que je venais d'entendre, même si, aujourd'hui, j'avoue que je n'en avais pas pleinement saisi la portée et la gravité. J'avais encouragé le général Baldé à… Il devait persévérer dans ses efforts, sans se laisser démoraliser par l'indifférence du Président dans certaines situations ni par sa méfiance naturelle envers autrui et ses dires. Comme tous ses collègues, je savais qu'il était extrêmement difficile de convaincre le Président de quoi que ce soit ou de le mettre en garde contre quelqu'un. La patience était de mise pour tous.
J'avais fait de mon mieux, sans jamais vraiment y parvenir, pour améliorer les relations de travail du général Baldé avec le Président et son ministre. Au mieux, j'avais évité le pire, mais je m'étais toujours heurté à un mur lorsqu'il s'agissait de lui accorder le bénéfice du doute ou de l'écouter.
Est-il revenu à l'attaque comme je le lui avais suggéré ? Sans doute, tant il était inquiet et déterminé à conjurer le mauvais sort. De toute évidence, ses avertissements sont tombés dans l'oreille d'un sourd.
La panique du général Baldé n'était pas infondée. Les événements lui ont donné raison sur toute la ligne. Il doit encore regretter de ne pas avoir été écouté ni d'avoir suivi ses recommandations. On ne le considérait pas comme un homme fiable dont les avertissements auraient dû être pris en compte. Aucun de ses avertissements ne fut pris au sérieux. Toutes ses initiatives visant à permettre à la gendarmerie nationale qu'il commandait de faire face à toutes sortes de menaces furent contestées et contrecarrées.
C'est pourquoi, malgré ses efforts et sa persévérance, il ne parvint pas à créer le Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), unité d'élite calquée sur les forces spéciales de l'armée de terre, qui lui tenait tant à cœur : il paraissait déjà suffisamment suspect aux yeux de certains pour commander un groupe d'intervention aussi redoutable.
(Chapitre IV, p. 117, 118, 119)
Tibou Kamara, témoin privilégié des derniers instants de la présidence d'Alpha Condé, mais aussi figure unique de l'histoire récente du pays.






