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Culture

Je suis né un jour de pluie (Henri Konan Bédié.)

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"Les chemins de sa vie"(1) .Nous sommes au vendredi 7 avril 1994. Cela fait deux mois jour pour jour qu’a été porté en terre le premier président de la Côte d’Ivoire, et hélas le tout premier déplacement de son successeur à l’intérieur du pays n’a pas pour mobile une circonstance plus gaie. Une fois encore il s’agit d’obsèques, celles du 16ème roi des Abron, Nanan Koffi Yéboua.


Le président Henri Konan Bédié et son cortège ont quitté Daoukro à 13 heures. Ils doivent passer la nuit à Bondoukou, pour pouvoir se rendre dans les temps, le lendemain matin, sur le lieu des funérailles royales, le village proche d’Hérébo. Avant la capitale du Zanzan, ils doivent marquer un arrêt à plusieurs étapes du parcours : Akoupé, Abengourou, Agnibilékrou, Koun Fao et Tanda. Comment le jeune chef d’État y sera-t-il accueilli ? Que lui réserve surtout la première de ses escales, Akoupé, grouillante agglomération de ce terroir akyé devenu fief du Front Populaire Ivoirien (FPI) depuis maintenant quatre ans, depuis la restauration du multipartisme en Côte d’Ivoire, en avril 1990 ?


En arrivant là après une heure de voiture, Bédié a l’agréable surprise de constater que son accueil est un triomphe total. Jamais un chef d’État ivoirien n’avait encore foulé le sol du pays akyé. Houphouët-Boigny avait certes prononcé un grand discours à Adzopé le 24 mai 1959, mais à cette date, il n’était que Premier ministre de la Côte d’Ivoire. En outre, qui s’en souvenait encore, trente-cinq années après ? Pour une fois donc qu’un chef d’État se déplaçait en personne à Akoupé, pourquoi bouder son plaisir en refusant d’aller à sa rencontre ? Aucun campement, aucun village, aucune ville, n’avait voulu connaître l’événement par des récits rapportés.


Ce vendredi après-midi par conséquent, l’affluence est débordante. Les chefs traditionnels eux-mêmes, majestueux dans leurs atours bariolés, sont parfois obligés de jouer des coudes pour conserver leur place aux premiers rangs. Le protocole avait prévu un bain de foule d’un quart d’heure. Ce temps est loin d’être suffisant. On tient à introniser le président dans le statut de chef coutumier, ce à quoi procèdent, dans une solennité accélérée, les notabilités accourues d’Adzopé, d’Afféry et de Moapé. Elles font don à l’hôte d’une chaise royale sur laquelle elles tiennent à l’installer, avant de « lui donner la route » de la suite de son voyage.


Dans la capitale de l’Indénié qui est un bastion du PDCI-RDA, le parti politique de M. Bédié, la foule est a fortiori plus dense, et le test de popularité, plus remarquable. Lorsque le cortège présidentiel est en vue de la ville d’Abengourou, d’interminables vivats s’élèvent des deux bords de la voie, et on voit s’avancer le maire Amoakon Edjampan Thiémélé, les ministres Norbert Anet Kablan et Kouassi Akon, l’écrivain Jean-Marie Adiaffi.


Bédié ne devait que les saluer et poursuivre son chemin, mais le voilà obligé de se plonger dans un énorme bain de foule. Il ne résiste pas à la requête du maire de s’attarder encore « juste quelques minutes ». Ce sera pour s’entendre déclarer que l’Indénié est de cœur avec lui. Amoakon Edjampan poursuit : « Le roi m’a chargé de vous dire qu’il vous rendra visite à Abidjan. Il m’a aussi demandé d’invoquer les mânes des ancêtres afin qu’ils vous protègent et guident vos pas… »


En général, un accueil comme celui que le président Bédié vient de recevoir aux deux premières étapes de son voyage n’est vraiment réussi que sous un bel azur. Le beau temps est en effet la première condition pour avoir, dans les rues, du monde et de l’animation. Nulle part il n’est aisé de mobiliser les foules et de les mettre en mouvement par un jour d’intempérie. Quand Jupiter allume ses feux d’artifice, quel embarras pour rassembler sur les routes et sur les places ces jeunes filles et ces jeunes gens chantant gaiement, ovationnant sans fin, agitant de pimpants petits drapeaux, accomplissant en un mot tous ces gestes qui forment le décor et les sons de la fête !


Avril est heureusement un mois de la saison sèche. C’est une période de météo clémente. Et de fait, le ciel permet à tout de se dérouler sans incident depuis le départ de Daoukro. Sur le reste du parcours pas plus que sur les kilomètres qui viennent d’être franchis, personne ne s’attend à voir éclater un orage en ce ciel radieux.

Personne ? Henri Konan Bédié sait au fond de lui-même que rien n’est moins sûr. Cela fait longtemps qu’il a remarqué la constance de la pluie à chacun de ses faits et gestes les plus importants. Il est convaincu qu’aujourd’hui pas moins qu’hier, l’eau du ciel n’épargnera son cortège d’une intrusion coquine. Mais il n’en a soufflé mot à personne. Il observe et il attend.


Comme par hasard, l’étape d’Abengourou est aussitôt franchie qu’éclate l’orage. Jusqu’à Agnibilékrou il tombe des cordes, et cela semble sans fin. Heureusement qu’est plus forte, chez toutes ces femmes et tous ces hommes massés sur la route, l’envie de voir de leurs yeux leur nouveau président, l’envie de l’entendre de leurs oreilles, de le toucher de leurs mains.


À Agnibilékrou, Bédié ne trouve pas un seul de ces hôtes qui ne soit trempé jusqu’à l’os. Le roi Agnini Bilé 2 lui-même, qui avait voulu être physiquement présent à l’accueil, est victime des eaux déchaînées. Mais le désir qui habite cette population peut soulever des montagnes. Il galvanise une cohue encore plus dense ici qu’aux précédents arrêts…


Ce premier déplacement du président à l’intérieur du pays est-il vraiment le premier témoignage visible de l’intimité de l’homme avec l’eau du ciel ? Reportons-nous, quatre mois plus tôt, au mardi 7 décembre 1993. Ce jour n’est pas seulement celui qui a vu expirer Félix Houphouët-Boigny. Il est aussi celui qui verra Henri Konan Bédié accéder enfin à la présidence de la République de Côte d’Ivoire, au bout d’une longue période de construction de l’ambition de sa vie, au bout surtout de la silencieuse attente, l’indésirable endurance et l’éprouvante patience qui ont marqué les treize immédiates années précédentes.


Ce jour-là donc à Abidjan, qui ne se souvient du brusque assombrissement du soleil de la matinée et de l’apparition inopinée de l’orage ? Sans doute le familier de la pluie, qui savait sa fortune liée au gros temps, s’était-il senti rassuré par cette soudaine défaillance de l’astre du jour. Sans doute y avait-il lu le signe que la journée, si pénible qu’elle allait être, se terminerait par la victoire.


Dans son livre Les chemins de ma vie, il écrira, quelques années plus tard : « La pluie a presque toujours accompagné ma vie. Si vous allez à Daoukro ou à Yamoussoukro, les gens vous diront spontanément : "Ah le président est là, il va pleuvoir." Il y a de grandes chances pour que cela se produise. »


De fait, depuis l’accession d’Henri Konan Bédié au pouvoir en décembre 1993, on n’a pas vu un seul de ses actes publics auquel la pluie ne se soit mêlée. Le vendredi 3 mars 1995, voici l’homme au quartier d’Adjouffou à Abidjan, non loin de la fourmillante agglomération de Gonzagueville, créée naguère par le riche Dahoméen Louis de Gonzague Kpokou. Il doit y lancer, en compagnie de son épouse, la Journée mondiale de la Santé, consacrée cette année-là à la lutte contre la poliomyélite. On ne le voit apparaître qu’en bravant un véritable déluge, qui d’ailleurs avait déjà persuadé la plupart de ses hôtes qu’il ne viendrait jamais. Au moment où les sirènes annonçaient son arrivée, le vent furibond venait de retourner, dans un violent nuage de sable, le tapis rouge qu’on avait fixé au sol. Dans sa folie, ce vent avait encore renversé une bâche, et les autres abris n’avaient résisté que parce que des scouts avaient été cloués à chaque pied pour le tenir fermement.


Soixante-douze heures plus tard, cap sur la ville de Man. Le président s’y rend le lundi 6 mars, pour une visite d’État d’une semaine dans ce pays au sol âpre, qu’on appelle en Côte d’Ivoire « l’Ouest montagneux ». Il ne marchera à pied sec qu’à cette première étape. À Biankouma, Danané, Bangolo, Duékoué et Guiglo où il arrive les jours suivants, partout son passage est copieusement arrosé par le ciel. C’est le jeudi 9 mars qu’il doit être reçu à Bangolo. Le mercredi, tous les abris montés pour la cérémonie du lendemain sont décoiffés par une tornade démente, qui ne laisse intacte que la tribune réservée au chef de l’État.


Encore la visite de travail qu’a effectuée le président cinq mois plus tard dans le centre-nord s’était-elle déroulée à la saison des pluies, du 17 au 21 août 1995 ! Ce qui était étrange justement, c’était l’absence de la moindre goutte à Bouaké, à Bendekouassikro, à Assikro, à N’Guessan Popoukro et à Sakassou où Bédié avait marqué des haltes. Allait-il vraiment, pour une fois, terminer une tournée par un beau temps total ? À M’Bahiakro, dernière étape de ce voyage, lorsqu’il s’apprête à prendre la parole le samedi 19 août, voilà la pluie. Elle est brève, mais elle est là, surprenante et brutale. Comme si la presse dépeignait un homme susceptible de commander aux eaux, un charmeur des gouttes, elle notera que cette pluie inattendue « s’est d’ailleurs miraculeusement arrêtée dès qu’Henri Konan Bédié a pris la parole. »


Cette persistance de la pluie dans le sillage du président Bédié n’avait pas manqué d’impressionner ceux qui le fréquentaient. En fait, c’était toute eau, averse crépitée par les nimbus ou ruisseau fusant de l’humus, qui entrait dans la familiarité de l’homme. À propos des eaux du ciel, il avait expliqué : « Je suis né un mercredi matin, et c’était un jour de pluie, d’après les souvenirs de ma mère. » Sur celles de la terre, il avait précisé : « En contrebas de mon village natal coulait une rivière qui traversait l’ensemble d’une forêt totalement vierge à l’époque, recouvrant l’ensemble du pays. On m’a donné pour surnom (…) le nom de ce cours d’eau : N’zuéba, ce qui signifie "petite rivière". »

La constance de l’eau en général et singulièrement de l’eau de pluie dans ses affaires avait fini par le conduire lui-même à l’interprétation d’un signe avant-coureur. Il a dit un jour, pince sans rire : « Quand il découvrait l’Afrique et qu’il était résident au Maroc, Lyautey avait coutume de dire : "gouverner c’est pleuvoir." Est-ce prémonitoire ? » 

Fréderic Grah Mel









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