Nous étions au début de l’année 2011 et celui qui m’avait passé ce coup de fil était un ami, voisin de ma maison de Bonoumin que j’avais quittée quelques mois plus tôt. Le Cecos était une unité de la police qui servait d’escadron de la mort en enlevant et exécutant ceux qui déplaisaient au pouvoir de Laurent Gbagbo. Nous étions au début de ce qui commença comme une comédie et se termina en tragédie. La comédie, ce fut lorsque Damana Pickass, le représentant de Laurent Gbagbo à la Commission électorale indépendante (CEI), empêcha le porte-parole de cette institution de proclamer les résultats de l’élection présidentielle qui s’était déroulée quelques jours plus tôt et qui donnaient le candidat Alassane Ouattara vainqueur.
La comédie continua lorsque Paul Yao-Ndré, le président du Conseil constitutionnel, tordit le cou au droit et invalida les résultats de tout le nord du pays et d’une bonne partie du centre, afin de renverser les résultats en faveur de Laurent Gbagbo. Elle se poursuivit lorsque Laurent Gbagbo se fit investir président, sous le regard admiratif de Simone, malgré la certification des résultats de la CEI par le Représentant du Secrétaire général des Nations Unies, comme cela était stipulé dans l’accord de Pretoria signé par toutes les parties. La comédie se mua en tragédie lorsque l’on commença à compter les premiers morts.
Nous fûmes nombreux à nous dresser contre la forfaiture de Laurent Gbagbo, chacun avec les armes dont il disposait. Les miennes étaient ma plume et internet qui diffusaient mes écrits dans le monde entier. Cela justifiait que les séides de Laurent Gbagbo cherchassent à me tuer. Je vivais caché à Vridi et chaque nuit l’on entendait les coups de feu, et les matins, dans les environs de l’abattoir, on retrouvait des corps sans vie.
J’eus la chance de pouvoir quitter Abidjan et de me retrouver hors du pays grâce à l’aide du Président de la République qui était lui-même confiné (on n’employait pas encore le mot) à l’hôtel du Golf avec ses proches. Ils sont nombreux, ceux qui n’eurent pas ma chance et croisèrent les gens du Cecos, les milices des « jeunes patriotes » ou des mercenaires libériens. Il y eut, pour les plus connus, le colonel Dosso, Yves Lambellin, directeur de Sifca et ses compagnons, enlevés à l’hôtel Novotel, emmenés à la Présidence où leurs corps suppliciés ont été retrouvés plus tard. Les rues étaient tenues par l’armée, la police, la gendarmerie et les milices qui obéissaient aux ordres de celui qui se proclamait encore président de la République et son comparse qui se faisait appeler le « général de la rue », et auquel les vrais généraux de l’armée régulière obéissaient.
Lorsque je vivais à l’étranger, mon amie Oumou qui habitait Williamsville me racontait chaque jour leur calvaire pour trouver de l’eau à boire, de quoi manger, les barrages qui filtraient selon ce que l’on donnait à ceux qui les tenaient ou selon leur humeur, les viols de femmes, les personnes brûlées vives. Elle me racontait les concerts de casseroles que les habitants organisaient la nuit, chaque fois que les tueurs entraient dans le quartier afin de les dissuader, les morts que l’on enterrait dans les cours, pour éviter les représailles.
A Vridi, j’avais laissé mon petit frère et des amis. Ils me racontaient eux aussi les mêmes atrocités. Un jour, les étudiants de la Fesci de Vridi vinrent chez moi et pillèrent la maison. Les habitants furent épargnés. Les pillards étaient à la recherche d’une fortune qu’ils pensaient trouver dans ma maison.
Mon épouse qui travaillait à l’Onuci me raconta un jour les tirs que le véhicule blindé dans lequel elle se trouvait avait essuyés alors qu’il longeait le palais de la Présidence.
A mon retour au pays, plusieurs personnes me parlèrent de la quantité invraisemblable d’armes que l’on avait trouvées au palais de la Présidence après la chute de Gbagbo. Elles me dirent toutes que si un obus ou quelque chose du genre était tombé sur ce palais, c’est tout le Plateau et Treichville qui auraient disparu.
Aujourd’hui, Laurent Gbagbo et Blé Goudé sont acquittés et libres. Ils n’ont rien à voir avec tout ça. Donc tout ça, pour ça ! Tout ce que nous avons vécu là est « gbanzan », comme on dirait au quartier. Et pourtant on les entendait pérorer, haranguer et encourager leurs gens dans les médias. Une partie de la population a dansé en apprenant la nouvelle de leur acquittement. La mère Simone qui n’était pas la plus tendre de la bande a aussi dansé.
On verra bien sur quel pied elle dansera à nouveau lorsque le Woody sera de retour au pays. L’autre partie de la population qui a subi les exactions du pouvoir Gbagbo n’a qu’à la fermer. La justice a tranché. Des leaders politiques, des gens de la rue, ont célébré l’avènement de la réconciliation qui viendra nécessairement avec le retour des « héros ». Vraiment ? Cet acquittement amènera-t-il Lida Kouassi à accepter enfin qu’un Kouyaté soit candidat aux législatives à Lakota ? Amènera-t-il Laurent, Simone et Affi à s’embrasser ? Nous sommes à la veille de Pâques. Ayons la foi. Jésus est bien sorti de son tombeau. Bonne fête de Pâques à tous les morts de la crise post-électorale de 2010-2011 qui, eux, ne pourront pas ressusciter, et à tous les autres .
Venance Konan
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COMMENTAIRES
Publié le :
4 avril 2021Par:
Kone AllagnanParle donc de tes morts ou ferme-la!Publié le :
3 avril 2021Par:
BI MichelCher(e) XI nous à abidjan on a vu ce que chaque camp a fait et j'ai constaté que les rebelles étaient plus soucieux du droit que les loyalistes et miliciens qui agissaient pour amener une guerre civile. Il appartient aux victimes (les vraies) d'en parler et de décider du comportement vis à vis de chacun.Publié le :
3 avril 2021Par:
KpekoPlus je lis Konan Venance, plus je me rends compte que ce journaliste travaille effectivement pour son tabouret. Yako baba.Publié le :
3 avril 2021Par:
Lago TapeBien dit, Xi. VK fait du journalisme alimentaire.Publié le :
3 avril 2021Par:
XiC'est un récit biaisé de la crise ivoirienne que nous donne ici VK. S'il y a eu une guerre civile en CI en 2011, cela veut bel et bien dire qu'il y a eu des victimes dans les deux camps, et que les exactions contre les victimes civiles ont été commises par les deux camps. Ce sont les faits historiques. On ne peut pas avec des preuves légères ou totalement inexistantes vouloir faire porter le chapeau de la guerre civile aux messieurs Gbagbo et Blé Goudé. C'est pourtant ce que la procureure Fatou B de la CPI s'est évertuée à faire en oubliant de rechercher les auteurs des crimes commis par la rébellion. En faisant cela, la CPI s'est fortement décrédibilisée, et a perdu sa légitimité. En effet, la CPI avait été créée pour être neutre et impartiale. Pas pour punir les vaincus...publicitéPLUS D'ARTICLES
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Publié le :
6 avril 2021Par:
Forestier de Lahou