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Politique

« Chacun est enfermé chez lui » : Beverly Hills, ghetto doré d’Abidjan

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« Comment mon quartier a changé sous Ouattara » (5/5). Depuis dix ans, cette zone huppée attire les plus grosses fortunes du pays. Des « happy few » qui ont profité de la forte croissance des années 2010.

Dans le décor de villas chics de Beverly Hills, Souleymane Paré ne paye pas de mine avec son maillot de l’équipe nationale du Japon sur le dos. Le quinquagénaire est pourtant l’un des heureux propriétaires ayant élu domicile dans ce quartier très cossu d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Comme chaque vendredi, il profite du calme des larges rues pour faire son footing. « C’est le meilleur endroit de la ville pour faire son sport, assure le directeur général de Prestimex, deuxième plus grande entreprise d’intérim du pays. Il y a de la place, aucun embouteillage, c’est un luxe. » Vivre ici n’est certainement pas à la portée de tout le monde. Au point de faire de ce quartier, à l’image de son lointain cousin californien, « un ghetto de riches, un monde cloisonné », reconnaît M. Paré.

Sur son parcours, il pointe du doigt les grandes habitations ultra-surveillées de ses illustres voisins. « Ici vous avez celle de [l’ancien chef rebelle et ex-premier ministre] Guillaume Soro, il n’est pas là mais ça semble encore habité. Après le carrefour là-bas, vous êtes chez M. Affi N’Guessan [un autre ancien premier ministre]. Et la plupart des membres du gouvernement ont leur maison ici », énumère-t-il. La très forte concentration de responsables politiques dans le quartier n’a d’ailleurs pas échappé à certains Abidjanais, qui plaisantent sur le conseil des ministres hebdomadaire qui pourrait se tenir à Beverly Hills.

Les hommes politiques du pays côte à côte

Bien qu’adversaires, les hommes politiques du pays se retrouvent ici côte à côte. « A l’origine, c’est l’ancien maire de la commune de Cocody qui s’y était installé. Puis est venu le président Ouattara, près de la lagune. Et une personnalité en attirant une autre, tout le monde a fini par suivre », schématise un communicant du gouvernement, habitué des lieux.

Y vivent aussi quelques sportifs et artistes, ainsi que les nouveaux riches ivoiriens du secteur privé : les opérateurs économiques de haut rang comme les industriels du cacao et ceux qui ont capté les dividendes d’une croissance ayant caracolé à plus de 7 % de 2012 à 2019, sous la présidence d’Alassane Ouattara, candidat à sa réélection le 31 octobre. En moins de dix ans, le chiffre d’affaires annuel de l’entreprise de Souleymane Paré a ainsi été multiplié par deux, atteignant les 7 milliards de francs CFA (10,7 millions d’euros). Si la moitié de la population ivoirienne vit toujours sous le seuil de pauvreté, ils seraient aujourd’hui près de 3 300 dans le pays à posséder plus d’un demi-million en dollars, selon The Wealth Report, soit 40 % de plus qu’en 2014. Parmi eux, nombreux sont ceux qui ont choisi Beverly Hills comme terre d’accueil.

Dans ce quartier résidentiel aux routes parfaitement bitumées, les villas s’alignent dans des proportions et des styles bien différents. Mais force est de constater que les rues n’ont pas toujours été pensées avec le souci de la cohérence. « Quand vous voyez comment les résidences sont construites, ça frise l’extravagance, juge Gilbert Yassi, géographe à l’Ecole normale supérieure d’Abidjan. C’est comme s’il n’y avait pas eu de plan d’urbanisme mis à disposition des promoteurs. Chacun y va de sa folie, chacun veut copier la belle villa aperçue lors d’un voyage à l’étranger. On ne ressent pas d’harmonie dans le paysage. »

« Calme de cimetière »

Beverly Hills ne ressemble à aucun autre quartier d’Abidjan. Il lui en manque d’ailleurs tous les attributs classiques. Ici, pas de maquis, de kiosques, de panneaux publicitaires et aucun vendeur ou vendeuse de rue, omniprésents ailleurs. Hormis quelques joggeurs et promeneurs de chiens, les seuls piétons que l’on croise sont les personnels de maison. Pour le célèbre architecte ivoirien Issa Diabaté, cette différence s’explique par la grande crise économique traversée par le pays au milieu des années 1980. « A ce moment-là, l’Etat freine l’extension de la Riviera [la zone où se situe Beverly Hills] voulue par le président Houphouët, et c’est le secteur privé qui prend le relais, raconte-t-il. Du coup, on n’y retrouve pas le schéma habituel “mairie, écoles, hôpitaux, espaces communs” qui donne habituellement une âme et un sens à un quartier. »

Bien qu’aseptisé, Beverly Hills est en plein boom. Des hauteurs de la Riviera à la lagune Ebrié, il ne reste presque plus aucun terrain vide sur les 300 hectares du quartier. Seuls 40 % de la population y vivraient à l’année, le reste des logements étant voué à la location, aux résidences hôtelières ou à la spéculation foncière dans une zone où la valeur des terrains a été multipliée par cinq en dix ans, passant de 100 000 à 500 000 francs CFA le mètre carré (de 150 à 750 euros), selon le maire de Cocody. Et, quand des lots sont vendus, ils font « rarement moins de 2 000, 3 000 mètres carrés », assure-t-on à la mairie.

Comme le luxe s’associe au calme, les immenses demeures avec ascenseur, piscine et parc automobile sont souvent protégées par de hauts murs, des caméras de surveillance, des barbelés et un gardien dans sa guérite. « La plupart des habitants se sont bunkérisés, chacun est enfermé chez lui. A certaines heures, on est frappé par ce calme de cimetière », poursuit le géographe Gilbert Yassi, qui compte lancer une étude sur les « gated communities », les résidences fermées, « un vrai phénomène à Abidjan ». La rumeur du quartier dit que l’un des actuels ministres aurait même acheté les deux maisons contiguës à la sienne, à gauche et à droite. Histoire d’être encore plus tranquille.

« Les enfants vivent dans des bulles »

Mathias, lui, garde l’une des nombreuses maisons inhabitées. « C’était celle de l’ambassadeur du Tchad, mais il est décédé il y a trois mois », explique le gardien, qui vit sur le terrain vague voisin dans une maisonnette en bois, avec sa famille. « Mais, après l’élection, ils vont construire, donc on devra partir », regrette la fille de Mathias, en pleine préparation de riz gras. Des mini-tragédies qui devraient se multiplier à l’avenir aux marges de cette enclave incarnant l’écart qui s’est creusé entre les très riches et les très pauvres au cours de la dernière décennie. Les quartiers avoisinants de M’Badon et M’Pouto, où vivent certaines familles des personnels de maison de Beverly Hills, vont faire l’objet de réaménagement urbain pour y installer des résidences de luxe, obligeant les populations à bas revenus à s’installer toujours plus loin.

Parfois même de l’autre côté de la lagune. C’est le cas d’Adama, « gardien de voitures » d’une villa cossue de « Beverly », qui fait désormais chaque jour le trajet à bord d’une pinasse, comme l’on nomme ces petites embarcations à fond plat. Sachant son terrain convoité pour des projets immobiliers, il a préféré prendre les devants et déménager avec sa famille de l’autre côté de la rive, dans la commune populaire de Koumassi, au sud d’Abidjan.

Chargé de surveiller les bolides de marques anglaise, allemande, italienne et japonaise que possède la famille qui l’emploie, Adama est payé 50 000 francs CFA mensuels (76 euros), alors que le smic est pourtant fixé à 60 000 francs CFA (91 euros). Dans ce quartier, dit-il, la règle, c’est « une personne, une voiture », y compris « pour les enfants, qu’il faut conduire partout ».

Situé à proximité des meilleurs établissements scolaires ivoiriens, français et internationaux de la ville, le quartier californien d’Abidjan voit défiler, les jours d’école, un ballet de voitures avec chauffeur et petits assis à l’arrière, cachés derrière les vitres teintées. « Je suis très inquiet pour ces enfants qui vivent dans des bulles, s’exaspère Séraphin Kouamé, habitant d’un quartier voisin. Ils ne voient pas grand-chose d’Abidjan, passent leur week-end à Assinie [station balnéaire huppée à une heure et demie d’Abidjan] et leurs vacances à l’étranger ». Il observe, dépité, la reproduction sociale à l’œuvre. Ici, de Beverly Hills à la tour d’ivoire, il n’y a qu’un pas.

Youenn Gourlay et Yassin Ciyow





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