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Politique

Dr Issa Sangaré Yeresso (ex-DGA de la RTI) : «Tout laisse croire que nous n’avons pas tiré leçon des crises et guerres vécues »

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Spécialiste de la communication politique, Dr Issa Sangaré Yeresso a accepté de décortiquer avec nous la situation sociopolitique ivoirienne à l’approche des prochaines élections présidentielles objet de toutes les tensions. Avec 38 ans de métier à son actif, l’ex-Directeur Général Adjoint (DGA) de la Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI), rappelle le rôle de ce média d’État en période électorale, tout en interpellant le pouvoir publique, la tutelle : «ce qu’on permet à la NCI de faire, il faut le tolérer sur la RTI ». Entretien exclusif, sans langue de bois du journaliste franco-ivoirien également écivain

Dr Issa Sangaré Yeresso, en tant que spécialiste de la communication politique, comment analysez-vous la situation socio-politique en Côte d’Ivoire ?

Les Ivoiriens sont excédés par les mêmes méthodes des mêmes politiciens depuis plusieurs décennies. Le système hérité est si verrouillé, si vicié et vicieux que le renouvellement de la classe politique se fait entre ceux qui sont du sérail et qui ont au moins 50, 60 voire plus de 80 ans. Les jeunes peuvent piaffés, ils attendront d’être épuisés, vieux avant d’être tardivement propulsés. Dans le système actuel, les candidats indépendants n’ont aucune chance de remporter les élections présidentielles. Tout au plus, ils peuvent gagner des élections locales : députés, maires et conseillers régionaux. Le paysage politique ivoirien est très centralisé et personnalisé. Tous les leaders politiques ont organisé leur parti politique autour de leur personne ; sans eux ou après eux c’est la mésentente, le désordre et la dislocation : quand Félix Houphouët Boingy est décédé, le PDCI-RDA a été divisé. Quand Laurent Gbagno a été exilé, le FPI a été fragmenté. Au RHDP, Alassane Ouattara est l’épitre centre, l’Alpha et l’Oméga. Il en est de même pour le PDCI-RDA avec Aimé Henri Konan Bédié et l’UDPCI du Général Robert Gueï avec Abdallah Mabri Toikeuse. Quand vous ajoutez à cela le tribalisme, l’appât du gain et le militantisme alimentaire inculqués aux militants, la cécité, le déraisonnement et le fanatisme règnent en maîtres absolus. Fondamentalement les Ivoiriens sont des frères, les familles sont imbriquées par des mariages mixes ; les alliances interethniques et à plaisanteries existent. Cependant, par la faute des politiciens, comme on le dit chez nous, «les parkings sont partagés » (traduisez : une sorte de regroupement tribal : Ndlr). Il est urgent d’œuvrer sainement afin que ces «parkings» ne soient pas balisés. Tout laisse croire que nous n’avons pas tiré leçon des crises et guerres vécues précédemment dans les cœurs et dans les comportements, on note trop de rancœurs, d’égoïsme qui empêche le dépassement de soi pour d’assoir pour discuter. Aussi bien au sein de chaque parti politique qu’entre les partis politiques antagonistes.

La critique est aisée, quelles solutions proposez-vous ?

J’accuse le manque de vigilance, l’égoïsme, l’amateurisme et le manque de sincérité entre les membres de l’opposition. L’opposition a trahi ses militants de base, en n’étant pas à la hauteur pour défaire et contourner les pièges du pouvoir. J’accuse le pouvoir exécutif de manœuvres egocentriques, politiciennes sans concessions. A tout pouvoir, il faut un contrepouvoir. Or présentement en 2020, en Côte d’Ivoire, l’opposition, la société civile, les associations de consommateurs et les structures de Droits de l’Homme devraient être des contrepouvoirs hélas, elles manquent de vigueur, elles sont aphones, sans stratégies cohérentes. Elles se complaisent à être des marches pieds, un piédestal pour le pouvoir plutôt que d’être des contrepouvoirs. Dans tous les pays du monde aucun pouvoir n’offre sur un plateau d’argent son fauteuil. Mais pour l’intérêt de la CÔTE D’IVOIRE, l’exécutif par un dépassement de soi doit créer les conditions d’un dialogue franc, sincère et inclusif. L’opposition, tout en étant vigilante, doit être constructive et participante. Pour paraphraser l’ex président américain, Barack Hussein Obama, seules des institutions fortes, indépendantes, impersonnelles et non aux ordres, peuvent garantir la stabilité, la paix, l’entente, l’union, la concorde et le vrai développement. Depuis l’indépendance de notre pays, chaque 5ans, le Conseil Constitutionnel et la Commission électorale indépendante (CEI) sont mis au pilori et livrés à la vindicte populaire. Tous les Ivoiriens sont devenus des experts en Droit et le remède proposé par chacun est plus mortel que le poison lui-même. Toute loi peut être contournée voire violée ; pourvu que vous ayez de bons avocats et ça dépend de la moralité des magistrats. J’accuse les politiciens qui ne voient que leurs intérêts particuliers et non l’intérêt général du peuple. J’accuse nos constitutionalistes qui se laissent manipuler par les politiciens : comment leurs confrères africains notamment du Nigéria, du Ghana, du Burkina Faso, du Botswana et du Kenya arrivent à écrire des Constitution qui ne souffrent d’aucune interprétation mal intentionnée. Lisez la constitution du Ghana, elle est un « PDF », infalsifiable si bien que depuis des années l’alternance se fait sans accroc. Dans ces pays, tous les anciens chefs d’Etat s’invitent à prendre le café pour transmettre leurs expériences au nouvel élu. Lisez l’avant-projet de la Constitution du Burkina Faso. Il y est dit qu’aucun citoyen ne peut faire plus de deux mandats ; ces constitutionalistes prévoyants ont mis des parapets : le Président de la république ne peut faire plus de deux mandats successivement ni par intermittence. C’est clair, précis et inviolable. Là, on connait le sexe des anges et le diable ne peut faire d’interprétation possible. Tous les partis politiques, opposition comme pouvoir ont failli à leur devoir d’éduquer, former et informer objectivement leurs militants. Combiens ont-ils à avoir une école du Parti en leur sein ? Quel parti organise régulièrement une université d’été ? Ne serait-ce que pour les jeunes ? Tant et si bien qu’à quelques semaines de la date de l’élection présidentielle, on ne parle pas des contenus des programmes politiques. Les bilans importent peu pour certains ; pour d’autres quel qu’il soit, il faut absolument que midi soit à leur clocher.

Notre vœu le plus ardent est qu’après cette élection le président qui sera élu, sans calcul mesquin refonde en profondeur la Constitution ivoirienne avec l’apport de tous les partis politique sans exclusion et celui d’une vraie société civile. Sinon ce serait l’éternel recommencement.

Vous avez été pendant de longues années, responsable à la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI) où vous avez même occupé les fonctions de Directeur Général adjoint. À ce titre, vous avez côtoyez tous les présidents ivoiriens jusqu’à Laurent Gbagbo. Vous avez donc géré plusieurs élections de ce genre à la RTI. Quels conseils donnerez-vous à vos successeurs de ce média d’État à la veille des élections présidentielles de 2020 ?

A moins que les règles ne changent, il n’y a aucune recommandation à donner à la RTI. Ceux qui la dirigent actuellement sont très bien outillés. Si recommandations il y a à donner, c’est plutôt à la Commission Electorale Indépendante (CEI) et au pouvoir exécutif qu’il faut donner : en période électorale, la RTI est une exécutante que les Ivoiriens accusent à tort. La RTI ne prend aucune initiative hasardeuse. Elle reçoit ses ordres de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) par un conducteur et code électoral où sont consignés les dispositions pratiques à respecter : les temps d’antenne, le style et type de reportages pour chaque candidat. Les candidats outre, les équipes RTI détachées ont leurs propres équipes de reportage et de supervision. La RTI ne fait que diffuser les éléments validés par la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) qu’on appelle dans le jargon professionnel « Prêt à être Diffuser » (PAD). Je répète, les téléspectateurs ivoiriens accusent à tort le personnel de la RTI.

On reproche à la RTI d’être à la solde du pouvoir, de ne pas satisfaire les téléspectateurs qui veulent s’exprimer. Ce que vous avez plus ou moins mentionné d’ailleurs dans votre livre intitulé La Télévision ivoirienne (RTI) de 1963 à 2011 sorti chez L’Harmattan.

Tous les grands partis politiques en Côte d’Ivoire ont eu la RTI sous leur tutelle. Quand le PDCI-RDA était au pouvoir, les militants FPI et RDR tiraient à boulets rouges sur la RTI ; ils disaient qu’ils ne regardaient pas la RTI. Quand ce fut le tour du FPI, les militants du RDR bannissaient les agents de la RTI. Quand le RDR devenu RHDP a pris le pouvoir, les autres ont vilipender la RTI et son personnel. Si les agents de la RTI sont à la solde du pouvoir, c’est qu’ils l’ont été pour tous les Partis politiques qui ont dirigé ce pays. Ils le sont comme tous les autres fonctionnaires de l’Etat : policiers, gendarmes, douaniers, militaires, magistrats et autres qui se battent contre vent et marrée pour l’Etat. Le vrai problème est que chaque téléspectateur ivoirien veut sa télévision. Et ne veut pas concevoir que son voisin ait une autre opinion, un autre goût et un autre choix. Or chaque foyer paie la redevance. la RTI est une chaine généraliste ; à ce titre chacun doit prendre dans ses grilles de programmes son choix. Dans le cas contraire, vous devez choisir les chaines spécialisées, thématiques qui ont pour vocation de satisfaire les particularités. L’ouverture des antennes de la RTI au débats contradictoires a été maintes fois tentée ; mais souvent par la faute des téléspectateurs et des débatteurs, l’expérience a tourné court. Parce qu’on s’insultait, on insultait le pouvoir et on était intolérant. Résultat, ce sont les animateurs et les directeurs de chaines qui prennent les sanctions à la place des fautifs. On peut convaincre sans être violents et discourtois. En cette période électorale, je suis très inquiet pour les dérives et dérapages du langage. Il a fallu l’arrivée des chaines privées pour que certains invités changent de comportements. Je félicite les responsables de la Nouvelle Chaîne Ivoirienne (NCI). Malgré l’ouverture et la disponibilité de cette chaine, certains invités s’agressent dans les couloirs du studio. La NCI ose ; la RTI doit oser. Mais il faut interpeller le pouvoir publique, la tutelle : ce qu’on permet à la NCI de faire, il faut le tolérer sur la RTI. Le pouvoir a trop de regard sur la RTI ce qui l’oblige à l’autocensure qui est plus grave que la censure.

Claude Dassé




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