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Internationale

Côte d’Ivoire : « Dans l’ouest, parler de politique à l’antenne ne nous a pas réussi »

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Dans l’ouest ivoirien, une cohabitation sous tension (4/5). Marquées par les dérapages passés, les radios de proximité se tiennent à l’écart de la campagne présidentielle.

C’est un studio aux airs de tour de Babel. Sur l’antenne de Ouest FM, les propos tenus en français sont quasi systématiquement traduits en dan, dioula, baoulé, bété, mooré et « français facile ». A Man, « capitale » de l’ouest de la Côte d’Ivoire et carrefour important de communautés ivoiriennes et étrangères, « il est crucial que les informations concernant la vie de la cité soient comprises par toutes les ethnies », explique Said Salaou, journaliste et directeur de cette radio de proximité, l’une des principales de la ville.

Ce matin-là, l’homme de 39 ans enjoint à ses auditeurs d’appliquer les gestes barrières afin de lutter contre la propagation du coronavirus et de s’enrôler sur les listes électorales en vue de la présidentielle du 31 octobre. Deux sujets majeurs pour lesquels M. Salaou se contente de lire avec application une série de communiqués et de diffuser les messages pré-enregistrés fournis par les autorités. Le directeur de la radio, « soucieux de préserver l’équilibre fragile entre les populations », s’interdit de parler de politique à l’antenne. « Dans l’ouest, dit-il, ça ne nous a pas réussi. »

Au gré des crises traversées par le pays, c’est en réalité toute la Côte d’Ivoire qui a vécu au rythme des unes sulfureuses, des titres tapageurs et des émissions militantes. « Certains médias ont exacerbé les tensions entre les camps en oubliant parfois leur raison d’être », admet Bamba Karamoko, président de l’Union des radios de proximité de Côte d’Ivoire (URPCI). La mémoire de ces dérapages se réveille à l’approche du scrutin présidentiel, dont les préparatifs n’ont pas été dénués de frictions.

« Nous diffusons les bulletins de RFI, c’est plus neutre »

Dans l’ouest, les souvenirs du passé restent particulièrement douloureux. La région a vécu dans sa chair les antagonismes politiques des années 2000, qui ont culminé lors de la crise post-électorale de 2010-2011 dans un déchaînement de violences.

A La Voix du Guémon, la radio communale de Duékoué, autre cité de l’ouest, personne n’a oublié ces jours de mars 2011 où la ville est tombée aux mains des forces pro-Ouattara. Des rebelles ont aussitôt investi les locaux. « Ils nous ont demandé, avec leurs armes en évidence, de lire des communiqués pour dire que tout allait bien. Et dans le même temps, les anciens maîtres des lieux exigeaient par téléphone, contre la promesse de grosses sommes, qu’on dise que rien n’allait et qu’il fallait se soulever », se remémore le chef d’antenne, Durand Monpero, qui admet être allé se cacher quelques jours, après avoir embarqué les clés du studio.


Coupables ou non d’avoir attisé les braises de la discorde, les radios de proximité se tiennent désormais sur leurs gardes. En 2017, une réglementation a permis aux stations d’animer des émissions politiques à condition d’avoir au sein de la rédaction un journaliste professionnel. Mais ils sont peu nombreux dans l’ouest à avoir leur carte de presse, et encore moins à souhaiter s’engager sur le terrain du débat politique.

« Nous diffusons les bulletins d’information de Radio France internationale [RFI], c’est plus neutre, explique Durand Monpero. Mais on les passe en différé après les avoir écoutés, pour s’assurer qu’il n’y a rien de trop polémique. » Sur sa fréquence, la non-candidature à un troisième mandat du président Alassane Ouattara, début mars, ou l’acquittement de l’ancien président Laurent Gbagbo par la Cour pénale internationale (CPI), en janvier 2019, n’ont fait l’objet que d’« une seule phrase » tirée du journal de RFI, précise le journaliste, qui tient l’antenne depuis plus de quinze ans.

La publicité comme unique source de revenus

Presque absente en théorie sur les ondes, la politique et ses jeux de pouvoir se dévoilent dans les coulisses, notamment dans la trésorerie. De nature privée pour la plupart, les radios de proximité ne touchent aucune subvention publique. Et si officiellement le lancement d’une telle station coûte près de 3 millions de francs CFA (4 573 euros), « il faut en sortir environ 10 millions pour avoir sa radio », confie un patron de presse à Abidjan : « C’est donc impossible sans accointances avec le monde des affaires ou de la politique. »

Avec la publicité comme unique source de revenus, la ligne éditoriale repose en partie sur le principe du « qui paie commande ». Pour Enock Fayès, ancien journaliste à Onuci FM (la radio de la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire) et actuel responsable de la station du conseil régional à Guiglo, les radios locales se sont ainsi transformées en « radios-boutiques » : « Il n’y a certes pas d’émission politique, mais les journalistes lisent tous les jours des communiqués écrits par des politiciens ou des partis », déplore-t-il. Et les sanctions sont rares. La Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA), le gendarme des ondes, ne parvient pas à couvrir toutes les régions.


Pour Bamba Karamoko, ces pratiques encore un peu brouillonnes ne sauraient cacher l’essentiel : « une demande de plus en plus forte des communautés pour de l’information locale en langue locale ». Le président de l’URPCI met en garde contre l’influence grandissante des réseaux sociaux, où « tout le monde se prend pour un journaliste ». Faute d’offre alternative, affirme-t-il, les groupes de débat politique se sont multipliés sur ces forums.

Ces dernières années, les journalistes des radios de proximité ont pu bénéficier de nombreux programmes de formation, notamment en vue de l’élection présidentielle d’octobre. A la question de savoir si les enjeux du scrutin vont être abordés sur son antenne, Said Salaou, de Ouest FM, se montre confiant et patient : « Ce ne sera peut-être pas encore pour cette fois, mais on est en train de trouver la bonne formule pour traiter de ces sujets de manière apaisée. »

Par Yassin Ciyow



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