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Culture

L'Editorial de Venance Konan: Le vieil homme et le manguier

Publié le :

À la mémoire de mon ami Hyacinthe Kakou, auteur de la pièce théâtrale « On se chamaille pour un siège », qui a rejoint ses ancêtres, il y a quelques jours.

Il y a quelques jours, j’ai fui les inondations d’Abidjan pour aller me réfugier dans mon village, dans les environs de Daoukro. Un soir de pleine lune, nous avons organisé une veillée de contes comme lorsque j’étais enfant. Et, après les chants et les danses des femmes, un vieil homme est venu nous raconter cette histoire.



Il y a longtemps, très longtemps, un homme très riche mourut en laissant deux enfants. Il leur lé-gua un manguier aux fruits si délicieux que tous les habitants du village et même de contrées très lointaines venaient s’en nourrir.


Les deux frères se disputèrent pour savoir qui grimperait sur l’arbre pour en cueillir les fruits. L’aîné l’emporta et il s’installa sur le manguier. Il chassa alors son frère qui dut se réfugier dans un autre village et il ne donna des mangues qu’à ses seuls enfants. Mais un jour, des voyous vinrent, et secouèrent tant le manguier que le frère aîné qui s’y trouvait en tomba. Les voyous se battirent entre eux et l’un d’eux réussit à s’installer sur l’arbre. Le fils aîné tenta de remonter sur l’arbre mais n’y parvint pas. Le voyou et ses amis se repurent des fruits et d’autres malfrats tentèrent à leur tour de les faire tomber. Ils ne réussirent pas à grimper au sommet de l’arbre et ils s’installèrent sur ses branches inférieures.


Les deux frères comprirent qu’ils avaient commis une grave erreur en ne s’entendant pas pour partager les fruits de leur héritage. Ils firent donc la paix et s’allièrent à leurs cousins ainsi qu’aux malfrats qui se trouvaient sur les branches basses.


Ensemble, ils secouèrent tant et si bien l’arbre que le chef des voyous qui se trouvaient sur la branche la plus haute en tomba à son tour. Il fut déporté vers une contrée lointaine pour qu’il ne puisse plus nuire. Les deux frères tentèrent à nouveau d’y grimper ensemble, mais l’aîné, dont les forces commençaient à manquer, n’y parvint pas. Alors, avec leurs cousins, ils aidèrent le frère cadet à grimper sur le manguier. Ce dernier, une fois installé sur l’arbre, distribua les mangues à ses frères et cousins, en réservant les plus belles à son frère aîné.


La paix et la concorde régnèrent ainsi pendant de longues années dans leur famille et dans le village. Le manguier grandit davantage, offrant encore plus de fruits délicieux. Un jour, le frère aîné se dit que si son cadet lui offrait des fruits délicieux, lui-même qui se trouvait sur l’arbre devait certainement garder pour lui des fruits encore plus délicieux.


Il demanda donc à son frère de descendre du manguier afin qu’il s’y installe lui-même. Et le frère cadet lui répondit ceci : « Mon frère aîné bien aimé, moi-même qui suis plus jeune que toi, je sens mes forces décliner. Bientôt, je ne pourrai plus me tenir aux branches du manguier. Je vais en descendre, et je te propose que nous choisissions les plus vigoureux d’entre nos enfants pour qu’ils grimpent à l’arbre. Nous nous installerions alors dans de confortables chaises longues et nos enfants nous apporterons les plus beaux fruits ainsi que de l’eau bien fraîche. »


Mais le frère aîné n’en démordit pas. Il voulait grimper lui-même à l’arbre. Certains de ses enfants tentèrent de l’en dissuader, au motif qu’il était trop âgé pour un tel exercice, mais il les chassa de sa maison. D’autres enfants qui échouèrent eux aussi à convaincre leur père de ne pas tenter une telle aventure partirent d’eux-mêmes de la maison, pour ne pas assister à ce qu’ils considéraient comme une grande honte pour leur famille.


Le frère cadet descendit de l’arbre pour préparer un de ses fils à prendre sa place. Le frère aîné entreprit de grimper lui-même sur l’arbre. Il alla même quérir le voyou qu’ils avaient déporté dans une contrée lointaine afin qu’il l’aide dans son projet. Voyant cela, les habitants du village et même des étrangers s’attroupèrent au pied de l’arbre et l’on entendit ces commentaires : « N’est-ce pas cet homme qui autrefois se trouvait sur l’arbre mais en tomba pour n’avoir pas su s’accrocher aux branches ? » « N’a-t-il pas déjà tenté sans succès de grimper à nouveau sur l’arbre ? » « Son frère cadet qui se trouvait sur l’arbre ne lui donnait-il pas les plus beaux fruits ? » « Quelle malédiction a-t-elle donc frappé ce pauvre vieil homme pour qu’il se croie toujours obligé de grimper lui-même sur le manguier pour se nourrir ? N’a-t-il donc pas engendré des enfants qui à leur tour ont engendré des enfants capables d’escalader l’arbre à sa place ? » « Les membres de sa famille ne voient-ils pas que lorsque l’on lève la tête l’on voit ses dessous et que les enfants se moquent de lui ? » « Ses enfants imaginent-ils la grande honte qui s’abattrait sur eux si ce vieil homme tombait de l’arbre ? »


« Même s’il arrivait au sommet du manguier, combien de temps y resterait-il avant que ses forces ne le lâchent ? » « Honte à ses enfants qui refusent de grimper eux-mêmes sur l’arbre et laissent ce périlleux exercice à leur vieux père. » Les enfants entendaient tout cela mais ils laissaient leur père continuer son escalade. Lui, devenu sourd, n’entendait aucun des commentaires que les spectateurs émettaient. Certaines personnes qui assistaient à la scène et qui connaissaient l’entêtement du vieil homme se demandaient si ses enfants n’avaient pas fait exprès de le laisser grimper à l’arbre en espérant qu’il en tomberait et en mourrait. »


Le vieil homme qui nous racontait l’histoire se tut sur ces dernières paroles et promit de nous livrer la suite du conte à la prochaine pleine lune.

Venance Konan







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