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Politique

Reportage :Les habitants de « Colombie » coincés entre la faim et le coronavirus

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Dans le bidonville de « Colombie », situé au dos de l’impressionnant centre commercial, Sococé aux II-Plateaux, la faim tend à pousser les populations dans les bras du Covid-19. Reportage 
On est vendredi 8 mai 2020. Il est 14 h. Une grappe de femmes et d’enfants sont massés au portail d’entrée d’une cité qui s’ouvre sur le centre commercial Sococé aux II-Plateaux. Collées les unes aux autres, elles ne portent pas de cache-nez. Assis à quelques mètres, un vigile nous apprend qu’elles sont là depuis le matin, attendant de recevoir des vivres de la Fondation Magic System, dont le siège est logé juste derrière le portail d’entrée de la cité.
Poussées par la faim, elles ont brisé bien des gestes barrières : point de distanciation physique, ni masque, ni eau savonneuse ou gel à portée de main. Vêtues de tenues qui en disent long sur leur modeste statut social, elles sont, pour la plupart, debout. Celles qui tiennent des bébés entre leurs mains sont assises à même le gazon. Venues du bidonville mitoyen, « Colombie », toutes attendent leur tour de bénéficier des vivres qu’offre l’organisation caritative d’Asalfo.
 
La galère du confinement
 
Ce bidonville fourmille, en effet, de citoyens issus du petit peuple, qui tirent le diable par la queue. Par ces temps de crise sanitaire et son corollaire de confinement, leur situation s’est davantage précarisée. Les dames que la faim a poussées aux portes de la Fondation Magic System sont, en réalité, la partie visible de l’iceberg. Dans plusieurs concessions où notre équipe de reportage est passée, c’était toujours le même refrain : « On a faim ».
Ces mots reviennent comme une litanie dans une cour commune où nous entrons pour échanger avec les locataires. « On a faim !», reprennent presque en choeur une dizaine de femmes. Avec véhémence. « C’est très dur. Pour avoir à manger même c’est difficile. Toutes nos activités sont arrêtées et donc on n’a plus d’argent », se lamente une d’entre elles. « Nos maris ne travaillent pas, on n’a plus d’argent. C’est très difficile. On a faim ! », renchérit une autre. « On se débrouillait mais on a dû tout arrêter, donc c’est chaud. On n’arrive même pas à payer les maisons », enfonce une autre locataire.
 
Une quinzaine de minutes plus tôt, deux autres dames assises devant leurs bicoques ne disaient pas autre chose. La mine défaite, l’une d’elle murmure. « Depuis que cette maladie a commencé, on ne sort pas. On n’arrive pas à manger parce qu’on ne peut plus aller travailler. C’est chaud ! Qu’on nous vienne en aide ! ». C’est que les deux mois de confinement ont pressé les maigres ressources de ces humbles gens. Contraints au chômage et à l’oisiveté, ils sont réduits à vivre sur leurs petites économies.
 
« La situation est très dramatique. Ma femme travaillait dans un restaurant mais le restaurant est fermé. D’autres jeunes filles allaient laver les habits mais tout s’est arrêté. Donc, on n’a plus d’argent », dépeint, dépité, Issouf, rencontré sous un arbre, entouré de cinq autres personnes. « On nous dit de rester chez nous, mais qu’allons-nous manger chez nous si nous n’avons pas d’argent parce que nous ne travaillons plus ? », lance une des dames de la cour commune évoquée plus haut.
 
Confrontés à la rudesse des mesures prises par le gouvernement pour contrer la propagation du Covid-19, nombre d’habitants de « Colombie » disent n’avoir bénéficié, à ce jour, d’aucune assistance ni des pouvoirs publics ni des âmes généreuses. « On voit à la télé qu’on annonce des milliards pour aider les populations mais nous ne voyons rien jusqu’à présent », affirme une jeune fille, qui se prénomme Melaine et habite dans une maison en bois. Et d’ajouter, furieuse : « Ce qui me fait le plus mal, c’est qu’ils partagent ces vivres en ignorant nous autres qui vivons dans les maisons en bois. Comme si nous n’étions pas des humains ».
 
Oubliés par les « dons télévisés »
 
Quoiqu’occupée à faire la lessive, une autre dame trouvée dans une cour commune, à quelque trente mètres de là, soutient n’avoir rien reçu, elle non plus. « Je n’en ai pas encore vu à plus forte raison en recevoir. C’est dire qu’on a rien reçu comme vous l’a dit ma voisine », jure-t-elle presque. « On a entendu qu’on en distribuait et nous sommes allés inscrire nos noms mais depuis, nous n’avons rien reçu », avance, pour sa part, dame Coulibaly, vendeuse de fruits. « Depuis cette histoire de coronavirus, on n’a rien reçu, ni riz ni cache-nez. On vit avec nos maigres moyens », renchérit une femme d’une autre cour commune.
D’autres résidents interrogés au détour des rues ou à leurs domiciles, admettent avoir vu distribuer des dons de vivres et non vivres mais n’en ont pas reçu. « On a vu des gens se disant de la mairie, venir nous dire de donner des photocopies de nos pièces d’identité pour bénéficier de riz. Par la suite, une cinquantaine de gens en ont effectivement reçu. Mais après, plus rien. Nous autres, qui avons déposé des photocopies, n’avons rien reçu », nous fait savoir Yao Jean, cuisinier, rencontré sur la voie principale du quartier.
 
Interrogés sur les 25 000 FCfa promis par le gouvernement pour soulager les ménages les plus défavorisés, nos interlocuteurs répondent en choeur  n’avoir rien reçu de tout cela. Pas plus qu’ils n’ont bénéficié, à ce jour, du forfait de recharge en électricité que les gouvernants ont annoncé octroyer aux plus pauvres. « On nous a même dit qu’on allait donner 25 000f mais même « moro »( 5fcfa, en argot ivoirien), on n’a pas reçu », fulmine Yacouba, approché dans « l’atelier » d’un briquetier où il se rongeait les freins, pour avoir perdu son gagne-pain.
 
Comme lui, Melaine soutient qu’aucun des locataires de leur « Sicobois » n’a reçu les 25 000 FCfa. « Nous n’avons pas reçu les 25 000 dont ils ont parlé à la télévision. Nous avons l’impression qu’on nous traverse, nous autres qui sommes dans les maisons « Sicobois ». Or, pendant les élections, ils viennent solliciter nos voix », s’offusque-t-elle. Et la jeune fille de relever qu’ils ne bénéficient pas non plus du « cadeau » d’électricité que le gouvernement a promis aux ménages défavorisés : « Nous avons des compteurs à cartes. On nous dit que ce sera gratuit pour des pauvres mais nous n’avons rien vu. Nous continuons de payer l’électricité ».
 
Même les arrangements proposés par le gouvernement s’agissant du paiement des loyers, plusieurs de nos interlocuteurs de « Colombie » disent n’en avoir pas encore bénéficié. « Les propriétaires de maison nous disent : leur argent ou rien. Ils disent que cette affaire de maladie n’a rien à voir avec le loyer qu’on doit payer. Or, le gouvernement a dit de reporter le paiement des loyers à cause de cette maladie. Mais les propriétaires de maison nous exigent de payer. Si tu ne paies pas, ils vont te mettre dehors. Donc nous sommes obligés de payer », nous expose la jeune locataire de maison en bois.
Dans une autre concession où nous nous retrouvons peu après, les résidents sont confrontés aux mêmes soucis. « Le propriétaire ne veut rien entendre. Il dit que le président de la République ne les a pas exonérés d’impôt donc il nous oblige à payer le loyer. Et comme nos maris ne travaillent pas, on ne s’en sort pas », lâche une jeune femme, visiblement préoccupée. 
 
Dans la cour commune située à une trentaine de mètres, c’est la même désolation. « Le propriétaire de  maison vient régulièrement frapper à nos portes. Il dit qu’il paie les impôts et donc tout ce qu’il peut faire pour nous, c’est de retarder le paiement mais il ne peut pas enlever un rond sur le loyer. Si tu ne paies pas maintenant, c’est comme si tu avais un crédit sur la tête. Mais pourquoi accepter un crédit que tu auras à payer un jour ou l’autre ? Donc, il vaut mieux payer. Tous ceux qui pouvaient payer ont payé et ceux qui ne peuvent pas, sont dans le pétrin », nous explique une des locataires.
 
Adieu, les gestes barrières !
 
Privés de tant de dons et mesures d’accompagnement qui auraient pu soulager un tant soit peu leur calvaire, les résidents de « Colombie » en viennent à se dire, à l’image du cuisinier Yao Jean : « Les promesses faites ne sont pas tenues, en tout cas s’agissant de nous autres qui vivons dans les quartiers précaires ». Dans ces conditions, on est porté à penser que ces habitants de « Colombie » auront peu d’égard pour les gestes barrières et autres consignes du gouvernement.
Un tour dans ce bidonville donne de voir que les populations ne portent pas majoritairement le masque. Dans les domiciles comme dans les ruelles, il est rare de croiser quelqu’un arborer un cache-nez au visage. Et dire que le porte du masque est obligatoire à Abidjan. De la vendeuse de fruits au gérant de cabine en passant par la vendeuse de beignets, tous vaquent à leurs occupations, sans cache-nez. Les quelques rares passants ou acteurs de petits commerces qui en portent, les mettent au niveau du menton.
Pourtant, il n’est pas rare de voir de petits groupes d’une dizaine de personnes, assises ou debout les unes à côté des autres, au mépris de la distanciation physique et ne portant aucun masque. Comme ces amateurs de jeu de loto, qui, ce vendredi après-midi-là, sont regroupés autour du gérant, lequel arbore un cache-nez blanc au menton tandis qu’aucun de ses clients n’en porte.
A l’image de ces clients, sans masque, qui ceinturaient la table d’un vendeur de « garba », lequel avait son cache-nez vissé au menton. Ou encore de ces messieurs rencontrés sous un arbre, dans « l’atelier » d’un briquetier, assis les uns à côté des autres, sans masque. « Chacun de nous a son masque, nous fait savoir l’un d’entre eux. Mais c’est quand on veut sortir qu’on les porte ». La même explication que donne la jeune fille de « Sicobois » à laquelle nous faisions allusion plus haut. « Quand je mets le masque, il me faut l’enlever de temps en temps pour respirer, car je me sens étouffé », avance, pour sa part, Yao Jean, qui porte le masque au menton au moment où nous croisons son chemin. 
Mais à « Colombie », il n’y a pas que le masque qui ne court pas les rues. On n’y voit pas non plus les seaux pour le lavage des mains à tous les coins de rue. Seuls quelques magasins en disposent à leur devanture. Comme celui où Alain et Abdoul vendent des portables. A notre passage, deux jeunes filles procédaient justement au lavage des mains. « Désormais, on exige des clients qu’ils lavent les mains et portent un masque avant d’accéder à l’’intérieur du magasin. Mais, vu que le masque n’est pas encore distribué gratuitement, pouvons-nous toujours refouler un client sans masque, qui veut nous acheter un portable ? Comment allons-nous, dans ce cas, payer le magasin ? », nous expose Alain.
 
Ecole fermée, livres fermés
 
Devant l’entrée de la plupart des concessions, garages et espaces « Pmu », pas le moindre dispositif de lavage des mains. « On avait acheté un seau pour le lavage des mains mais comme on n’avait plus d’argent pour acheter le savon et le gel hydro-alcoolique, on a tout arrêté », se justifie l’un des hommes qui devisent dans la cour tenant lieu d’atelier au briquetier. « Au regard de ce que je vois autour de moi au quartier, je peux dire que beaucoup s’en foutent. A la limite, ils se moquent de nous autres qui portons des masques. C’est comme si tout ce qui se dit leur glissait sur la peau », s’offusque, quant à lui, Yao Jean.
 Et ce cuisinier d’ajouter : « Ils se disent que cette maladie est loin de nous, en Afrique. Ce qui explique que certains vont jusqu’à fouler au pied certaines consignes. Par exemple, certains maquis sont fermés en apparence mais animés à l’intérieur ». Avis partagé par le laborantin Zega, rencontré sur la voie principale, le masque chirurgical au menton. « Ici, la plupart des gens ne portent pas le cache-nez. Au début même, nombreux étaient ceux qui ne croyaient pas en l’existence de la maladie. Ils disaient que c’est une histoire politique. Certains continuaient de boire devant des maquis malgré la mesure de fermeture prise par le gouvernement », témoigne-t-il.
A notre passage, les portes des maquis étaient bien closes. Toutefois, on peut apercevoir six jeunes gens, attablés devant un maquis situé en bordure de route. Rapprochés les uns des autres, au mépris de la distanciation physique, ils devisent, sans masque, des verres en main. Preuve s’il en est qu’à « Colombie », on ruse avec les gestes barrières et autres mesures gouvernementales.
L’éducation n’y est pas non plus mieux lotie en cette période de confinement dans le Grand Abidjan. On y voit, en tout cas, des enfants jouer dans les ruelles ou à l’intérieur des cours, par groupes. « Chez moi à la maison, les enfants sont livrés au loisir, à la télé, plus généralement à l’amusement. Les enfants se disent qu’ils sont en vacances », avoue le cuisinier Yao Jean. Ce que confirme une jeune fille, qui dit être répétitrice : « C’est rare de voir les enfants étudier. C’est peut-être ceux qui sont en classe d’examen qui étudient un peu ». Avis quelque peu nuancé par dame Coulibaly, vendeuse de fruits. « Les enfants étudient mais pas avec le même entrain que comme s’ils allaient à l’école. C’est ma fille, qui fait la 3e, qui aide ses petits frères et sœurs à réviser un peu. Elle-même dit qu’elle ne comprend pas bien les cours qui sont dispensés à la télévision »,soutient-elle.
Seule « hirondelle » dans cette grisaille, l’élève Lago Axel. En classe de 3e dans un établissement aux II-Plateaux, il a les yeux plongés dans un cahier quand nous nous pointons devant l’entrée de sa cour. « Depuis l’arrêt des cours, je continue d’étudier. Je révise avec quatre de mes camarades dans une cour. Je suis également les cours qui sont dispensés à la télévision. Mais hier, à cause de la coupure de courant, je n’ai pas pu suivre. Sinon, je les trouve bons, puisqu’on nous donne des exercices à faire », nous confie ce jeune homme, vêtu d’un t-shirt bleu.
Assane Niada 
 
 
 
 
 
 
 
 



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