Instrumentalisation politique de l'identité nationale en Côte d'Ivoire
David Kambiré - Publié le: 09-08-2019 - Mise-à-jour le: 09-08-2019 - Auteur: David Kambiré
Instrumentalisation politique de l'identité nationale en Côte d'Ivoire
Dans ses mémoires, le général Charles de Gaulle considère Félix-Houphouët-Boigny comme un « cerveau politique de premier ordre ». Par les grâces de cette qualité supérieure, le père fondateur de la nation ivoirienne réussit à offrir à la Côte d'Ivoire une croissance si exceptionnelle que les observateurs politiques les plus avertis ne manquèrent pas de parler de « miracle économique ivoirien ». Ce miracle est vécu sous signe d'une stabilité sociale exemplaire qui fit de la Côte d'Ivoire un havre de paix où différentes ethnies et nationalités vivaient en harmonie. C'est alors que Bédié vint : pour bousiller l'héritage du père à travers son idéologie de l'ivoirité. Alors que l'honorable père était reconnu par tous pour être une figure remarquable dotée d'un destin hors pair, celui qui le succéda en tant que dauphin constitutionnel restera à jamais inscrit dans la mémoire populaire comme l'incarnation de son anti-destin : le dauphin de la disgrâce, dont la politique d'exclusion exposa le pays aux rivalités ethniques et à l'instabilité sociale. Toutes choses négatives qu'Houphouët-Boigny avait réussi à épargner à la Côte d'Ivoire, mais que le dauphin (une fois devenu président) s'est appliqué à imposer à la nation avec sa trouvaille ethnocidaire concoctée pour étouffer les ambitions présidentielles d'Alassane Ouattara, sous le boisseau du mythe de l'ivoirien pur-sang. Un mythe qui nous a malheureusement légué en héritage le malaise de vivre dans la suspicion et le sentiment d'hostilité envers l'autre.
 
 
Après avoir rencontré Laurent Gbagbo à Bruxelles, le lundi 29 juillet, Henri Konan Bédié a été reçu sur les plateaux de TV5 Monde. Au cours de l'interview télévisée, il a été confronté à cette question rhétorique du journaliste Xavier Lambrechts: « Alassane Ouattara est Ivoirien, évidemment ? » Question à laquelle Bédié a répondu, en ces termes : « Oui, puisque je l'ai soutenu pour être Président de la République ». Ce qui est ironique dans cette affaire, c'est que la nationalité de Ouattara semble évoluée selon les variations humorales liées aux prises de position politiques de Bédié : Alassane n'était pas Ivoirien, quand il n'avait pas « le soutien » de Bédié ; mais il a miraculeusement recouvré son droit de citoyenneté aussitôt que le sphinx de Daoukro a daigné lui consacrer l'onction de sa bénédiction politique. Dans le contexte politique actuel, où le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) est désespérément en quête d'alliance pour parer à sa lente mais irréversible déconfiture, et pour constituer une pseudo-plate-forme de l'opposition contre le Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), le concept d'ivoirité a resurgi à la faveur du discours d'Henri Konan Bédié accusant le régime politique en place de « faire venir clandestinement des étrangers » pour servir potentiellement de bétail électoral.
 
 
Si les activités de « l'orpaillage clandestin » ont servi de prétexte à cette accusation farfelue, car non fondée sur des faits crédibles, il convient de relever que l'objectif principal de Bédié réside, cette fois-ci, ailleurs : délégitimer la masse de la citoyenneté électorale du Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix, en jetant l'opprobre sur les groupes ethniques assimilées idéologiquement aux gens du nord qui constituent (en partie et seulement en partie) une composante essentielle de l'électorat du RHDP. Cette composante correspond pour Bédié à de faux électeurs qu'il souhaiterait certainement voir écarter du processus électoral, de la même façon qu'il a essayé dans le passé d'exclure Ouattara de la course aux présidentielles, avant de faire contre mauvaise fortune bon cour avec le leader adoubé du Rassemblement des Républicains (RDR) devenu depuis le Président du RHDP. Mais le parcours politique de Bédié a depuis évolué sous les contraintes d'une nouvelle exigence inscrite dans ces propos tendancieux : « Si c'est pour venir fausser les élections de 2020, nous voulons le savoir ». Sa nouvelle stratégie politique ne serait plus orientée directement contre Ouattara, car « je ne parle pas d'une alliance contre quelqu'un » (Bédié, Interview, TV5 Monde). Or personne n'est dupe :  Ouattara demeure la cible à abattre, politiquement s'entend. Tout Sauf Ouattara, diraient les plus irréductibles. Ceux qui sont aveuglés par une haine si maladive qu'elle les empêche de voir les grands travaux d'envergure quele chef de l'Etat ivoirien mène résolument pour la reconstruction nationale, en même temps qu'il intensifie le programme social du gouvernement qui vise « à fournir aux populations des services de santé efficients, à faciliter l'accès et le maintien des enfants  à l'école, à favoriser l'accès à un coût abordable des populations aux services essentiels tels que le logement, l'énergie, l'eau potable et le transport, et à améliorer l'employabilité ainsi que l'accès à un emploi décent et stable pour les jeunes et les femmes ». Et plus encore.
 
Sans doute : les voies qui mènent au développement durable sont toujours parsemés d'embûches et de défis que le gouvernement du Premier ministre Gon Coulibaly s'ingénie à relever dans le souci bien compris de rendre véritablement inclusive la fameuse croissance qui devrait un jour favoriser l'accession de la Côte d'Ivoire au rang de pays émergent. Au lieu de proposer un programme alternatif qui permettrait de faire davantage face aux enjeux décisifs de l'avenir, l'opposition bric-à-brac que Bédié et ses comparses tentent de mettre en place dans un effort de rafistolage idéologique préfère faire ses choux gras des inepties de l'ivoirité qui prospèrent sous les coups de boutoir d'une discrimination identitaire exercée contre tous ceux qui osent revendiquer une once d'appartenance au prétendu « mauvais camp » représenté par le Président Ouattara. En raison même de cette appartenance, de nombreux partisans du Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix sont enfermés dans la catégorie d'étrangers (d'origine burkinabé, malienne, ou encore guinéenne), qu'il faut à tout prix rejeter hors du domaine politique exclusivement réservé aux vrais Ivoiriens. Cette exclusion est d'autant plus impérative que ceux qui vouent une attirance compulsionnelle pour l'ivoirité soupçonnent, voire accusent le pouvoir en place de vouloir se servir des étrangers pour orchestrer une fraude électorale, afin de ravir aux « Ivoiriens de souche multiséculaire » la victoire aux prochaines élections présidentielles de 2020.
 
Evidemment, cet Ivoirien authentique se trouve doctrinairement logé dans le «  bon camp » de tous ceux qui travaillent à la création d'une alliance politique qui permettrait de déboulonner le régime en placeDe Sam l'Africain à Yasmina Ouégnin en passant parThierry Tanoh, de Mamadou Koulibaly à Danielle Boni-Claverie en passant par Jean-Louis Billon et consorts, « les symboles achevés du vrai Ivoirien » dansent dorénavant sur la plate-forme de l'opposition qu'incarnent les figures tutélaires d'Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. Faut-il relever, par ailleurs, que pour les chantres de l'ivoirité, Tara Gueye, la Miss Côte d'Ivoire 2019 ne mérite pas de figurer au tableau d'honneur de ces Ivoiriens bon teint ?  Souvenons-nous, en effet, qu'ils ont « décrété » qu'elle estinapte à représenter la Côte d'Ivoire, en raison de son de patronyme sénégalais. Or Tara Gueye est Ivoirienne, comme sa mère, même si son père est Sénégalais. Ces considérations auraient-elles vraiment donné matière à polémique sur les réseaux sociaux si les thuriféraires de l'Ivoirité avaient réussi- bien auparavant- à établir des accointances (d'ordre familial ou ethnique) entre la nouvelle reine de la beauté et les gens de leur bord politique où se recrutent, paraît-il, les Ivoiriens bon teint, à l'image de Sam l'Africain et ses compagnons de bronze, ou de ces métèques nés en Côte d'Ivoire ou sur d'autres rives : donc bi-nationaux ? 
 
L'observation intéressante qui s'impose face à cette interrogation est celle-ci : l'ivoirité est une argumentation pernicieuse qui fonctionne par l'absurde. C'est pourtant sous le signe de cette absurdité que ses chantres s'égosillent à établir un principe d'hiérarchie entre le national et l'étranger. Dans cette opposition de principe entre deux classes d'individus, l'ivoirité est devenu le paradigme d'un double rapport social et politique qui pue la fiente raciste de ceux qui cultivent la politique de l'intolérance et de la xénophobie, faisant ainsi frémir de nausée les narines des esprits saints. Je ne peux m'empêcher d'évoquer ces niaiseries de la politique de l'identité sans songer aux pertinents propos que George Bailly a tenus sur « bons étrangers » versus « mauvais étrangers », lorsqu'il affirmait ceci, avec une lucidité déconcertante: « Etranger en Côte d'ivoire ça dépend du camp auquel tu appartiens! .Vous remarquez que depuis que Bédié et ouattara ne s'accordent plus, certains militants du PDCI redécouvrent pleins d'étrangers dans le pays comme s'il y avait eu une pluie d'étrangers après la cassure du RHDP! tout est politique! c'est la politique qui a mis ce pays en guerre et en retard et c'est encore la politique qui va le ramener à terre si le Bon Dieu lui-même ne vient pas siffler la fin de cette grosse plaisanterie !! ».
 
Ces propos sont d'une brûlante actualité que nous devons tous méditer dans la perspective de faire l'économie d'une autre guerre civile. Pour cela, il nous faut éviter de tomber dans les pièges de la ruse politique qui constitue une trappe ouverte sur la manipulation idéologique de l'identitaire. L'ivoirité a sa part de responsabilité meurtrière dans la fameuse crise postélectorale qui s'est soldée par la mort de quelques 3000 personnes. Armons-nous de vigilance et de lucidité pour ne plus lui donner la moindre chance de remettre en péril ce pays-nôtre, en le faisant basculer dans une autre forme d'ensauvagement provoquée par des antagonismes ethniques. Sachons donc prendre de la hauteur pour refouler toutes formes de « politique suprématiste » se revendiquant d'une supériorité ethnique qui pourrait de nouveau exposer notre chère patrie aux avatars des Identités Meurtrières(Amin Maalouf). Prévenons, en conséquence, l'irréversible avant que chaque membre de notre cité-ivoire ne devienne, au sens négatif, « étranger à lui-même », et que chaque citadin, voire chaque membre famille ne devienne inexorablement un étranger pour l'autre confronté à l'isolement dans son propre désert intérieur. C'est à ce prix que nous parviendrons à sauver ce qui reste encore de racines à notre fragile sens de « l'hominité » (Michel, Serres, Eclaircissements). Cela concerne aussi « les belligérants à l'exclusion », même si certains d'entre eux demeureront à jamais les tristes reflets d'une Espérance déchue : mystères et misères de la Rédemption dont ils ne sont plus que l'ombre funeste.
 David Kambiré
Analyste Politique -New York, USA
 
 
Rédigé par: Marouane Severin   le: Mardi 13 Août 2019
Il ne faut pas mélanger tout: ivoirité, orpaillage et quoi encore... On n'est pas dans une auberge espagnole. Faisons la part des choses: traitons à la base les problèmes légitimes liés à l'orpaillage. Mais cela ne doit pas servir de faux prétexte pour raviver les flammes de la haine avec l'ivoirité qui tend à confondre le gens du nord avec des étrangers, intentionnellement : car il s'agit pour vrai de les ''délégitimer comme électeurs'', en comparaison avec les électeurs qui sont considérés les tenants de l'ivoirité comme les vrais Ivoiriens, mais auxquels n'appartiennent pas les gens du Nord qui sont en conséquence assimilés aux Burkinabè, ou Maliens. C'est, je crois, la confusion que rejettent ceux qui n'épousent pas les vues de Bédié et ses puants d'ivoiritaires. Je crois que l'auteur de cet article d'une excellente facture pose bien les problèmes, avec clarté et nuance. Ne tournons pas autour du pot. Pépère Bédié et ses enfants de la Haine sont dans le faux. Refusons l'instrumentalisation de l'ethnie à des fins politiques. Quel est le projet de gouvernement de Bédié et sa future plate-forme ? Faut pas se cacher derrière l'ivoirité ou les critiques sans cesse formulées contre le gouvernement Gon ou l ou le régime Ouattara. Présentez ce que vous allez faire de mieux que Ouattara pour améliorer les conditions de vie des Ivoiriens. On est fatigué de l'ivoirité. Trouvez une nouvelle chanson. Car le disque de l'ivoirité est troué. De toute façon, Bédié est un vieux gaga qui est dépassé par les enjeux du temps postmoderne. J'irai plus loin en disant ceci : dégageons tous les vieux dinosaures du marigot politique. Ouattara, Gbagbo et Bédié, allez-vous reposer et permettez à une nouvelle génération d'assurer la relève.
Rédigé par: Forestier de Lahou   le: Lundi 12 Août 2019
Bon, d'accord, prêcher l'ivoirité c'est mal ! C'était même complètement idiot quand cela fut "inventé", puisque, du fait de la jeunesse de la République de Côte d'Ivoire elle-même à l'époque, se dire "ivoirien", et pire encore, "ivoirien de souche" n'avait aucun sens pour une grande majorité de la population, née avant l'indépendance, de parents nés bien plus avant encore ! Mais est-ce une raison pour se laisser "envahir" et "amadouer" par des non-ivoiriens qui bafouent les lois de la République ? Que nenni ! Si la xénophobie instrumentalisée et entretenue à des fins politiques est à bannir, il ne faut pas, sous ce prétexte, tolérer les manquements des occupants illégaux des zones protégées et des orpailleurs (plus ou moins) clandestins venus du Burkina, et de certains membres de la communauté libanaise qui s'adonnent à des trafics divers et variés, pour qui "tout s'arrange toujours" moyennant quelques "cadeaux" habilement dispensés qui aux forces de l'ordre, qui à des magistrats, qui à des avocats véreux. Il convient au pouvoir en place (et pas seulement aux oppositions) d'être ferme et inflexible sur le respect des lois, tout en évitant le discours xénophobe et en éludant la xénophobie qui pourrait être invoquée par les mis en cause pour tenter de se défense (On note ce genre d'argument irrecevable en guise de défense (et de défiance) face à la CPI, qu'on accuse souvent de ne se pencher que sur les dossiers africains). On notera au passage que jouer avec l'identité nationale supposée coïncider avec une certaine identité ethnique et religieuse, ce qui est très vilain, reste le jeu favori de certains hommes politiques partout dans le monde, à commencer par les chefs des partis populistes d'Europe et avec, en point culminant, le Président des Etats-Unis d'Amérique, allié objectif des suprémacistes blancs et des églises évangélistes extrémistes.
Rédigé par: Theo Cameroon   le: Dimanche 11 Août 2019
Les autorités ivoiriennes doivent aller au Rwanda et en Afrique du Sud pour s'inspirer de la politique de réconciliation nationale mise en place dans ces pays après la crise. Cela pourrait contribuer à désarmer les cours des Ivoiriens qui sont encore chargés de haine et de rancours. Cet article est une réflexion dense qui aborde sérieusement les enjeux de l'ivoirite en relation avec la manipulation politique de l'identité en rci. On a besoin de ce genre de réflexion pour désamorcer la bombe. Mais ce n'est pas suffisant, il faut des actions pratiques sur le terrain politique pour mettre juridiquement hors d'etat de nuire les ivoiritaires qui menace la cohésion nationale avec leur sale idéologie qui d'apres monsieur Kambire pue la fiente raciste et la haine envers les étrangers, vrais ou imaginaires. Au plaisir de vous relire, monsieur Kambire.
Rédigé par: Theo Cameroon   le: Dimanche 11 Août 2019
Les autorités ivoiriennes doivent aller au Rwanda et en Afrique du Sud pour s'inspirer de la politique de réconciliation nationale mise en place dans ces pays après la crise. Cela pourrait contribuer à désarmer les cours des Ivoiriens qui sont encore chargés de haine et de rancours. Cet article est une réflexion dense qui aborde sérieusement les enjeux de l'ivoirite en relation avec la manipulation politique de l'identité en rci. On a besoin de ce genre de réflexion pour désamorcer la bombe. Mais ce n'est pas suffisant, il faut des actions pratiques sur le terrain politique pour mettre juridiquement hors d'etat de nuire les ivoiritaires qui menace la cohésion nationale avec leur sale idéologie qui d'apres monsieur Kambire pue la fiente raciste et la haine envers les étrangers, vrais ou imaginaires. Au plaisir de vous relire, monsieur Kambire.
Rédigé par: Assemoy Kobenan   le: Vendredi 9 Août 2019
Merci pour ce brillant article. Vous parlez d'un probleme serieux qui concerne toute l'Afrique. Le dangereux melange de la politique et de l'ethcisme avec son compagnon la xenophobie. Cela continue de pourrir les coeurs en Afrique. Au Gabon, tu devient etranger, quand on veut te discreter politiquement. Meme chose au Togo, en Guinee, au Benin. C'est fou. Arretons ces enfantillages. Prions que la Cote d'Ivoire va reussir a exorciser les demeons de l'ivorite. Meditons les conclusions de monsieur Kambire
Rédigé par: Doumbia salia   le: Vendredi 9 Août 2019
Les propos de Bedie sont fondés sur des faits: L orpaillage existe Adjoumani du rhdp à renchérir pour affirmer que le rhdp n avait pas peur de recruter des non nationaux. Que dites vous de ca Dramane lui même avait dit parque je suis musulman on veut pas que je devienne président. C est même plus dangereux car cela aurait conduit à un conflit religieux