Israël-Argentine : sous pression, Messi offre un but aux Palestiniens
iberation.fr - Publié le: 06-06-2018 - Mise-à-jour le: 06-06-2018 - Auteur: Guillaume Gendron
Israël-Argentine : sous pression, Messi offre un but aux Palestiniens

L'annulation du match amical Israël-Argentine, à quelques jours du coup d'envoi, est une douche froide pour le gouvernement Nétanyahou, qui avait tenté de politiser la rencontre en faisant jouer le match à Jérusalem. Lionel Messi, le capitaine de l'Albiceste, a subi des menaces avant la rencontre.

  •  
Il n'y aura donc pas de Messi à Jérusalem, et la nouvelle est fêtée comme un miracle par les Palestiniens. A trois jours du coup d'envoi, la Fédération argentine a annoncé qu'elle n'enverrait pas l'Albiceleste affronter la sélection israélienne en préparation du Mondial russe. Ce retournement inattendu est un «carton rouge» pour Israël, dixit Jibril Rajoub, le président de la fédération de football palestinienne qui n'a pas ménagé ses efforts pour dissuader les Argentins de se prêter à ce qu'il a décrit comme une «opération politique». En cause, du moins officiellement : le statut de Jérusalem, plus que la sanglante répression des manifestations à la frontière avec Gaza.
Pour le dignitaire palestinien, la décision de délocaliser le match d'Haïfa (au nord d'Israël), à Jérusalem - dont le statut est toujours contesté diplomatiquement, n'en déplaise à Donald Trump - était une provocation sortant la rencontre du pur cadre sportif. «Les Israéliens doivent comprendre qu'ils n'ont le droit de jouer au football qu'à l'intérieur de leurs frontières reconnues internationalement», a-t-il déclaré, mercredi, lors d'une conférence de presse triomphante.
Pour l'Etat hébreu, qui a accueilli en grande pompe le départ du peloton du Tour d'Italie le mois dernier à Jérusalem, le coup est rude. Alors que la rumeur enflait au sujet de l'annulation du match mardi soir, Benyamin Nétanyahou en personne aurait appelé deux fois le président argentin Mauricio Macri. Sans résultat. En visite en Europe, le Premier ministre israélien, n'a depuis pas réagi officiellement à ce faux bond, exhortant les journalistes l'accompagnant mercredi à Londres à «passer à autre chose.»
Le reste de sa coalition d'ultra-droite a réagi furieusement. Le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, a appelé à considérer officiellement le président de la Fédération palestinienne en tant qu'«ennemi» d'Israël. Et la Fédération israélienne d'évoquer un cas de «terrorisme footballistique», contre laquelle elle entend porter plainte devant la Fédération internationale de football (Fifa). Les officiels israéliens estiment en effet que ce sont les «menaces brutales et physiques» de Jibril Rajoub, lequel avait appelé les sympathisants de la cause palestinienne à «viser» Messi en brûlant son maillot s'il jouait - qui ont dissuadé les Argentins, plus qu'une prise de conscience politique. Argument également avancé par Buenos Aires, sans doute soucieux d'apaiser Tel-Aviv. 

Visite au mur des Lamentations

Selon la presse argentine, ce serait avant tout la vue de leurs maillots maculés de faux sang, agités cette semaine par des activistes pro-Palestiniens à la sortie de leur camp de base à Barcelone, qui aurait fait la plus forte impression sur les joueurs, déjà dubitatifs devant l'intérêt sportif de ce déplacement sous des températures élevées et dans un climat politique tout aussi étouffant. «Ça ne valait pas le coup, a concédé le vice-président de la fédération d'Argentine, Hugo Moyano, au groupe de télévision ESPN. Ce qui arrive dans ces pays, où tant de gens sont tués, on ne peut l'accepter d'aucune manière en tant qu'être humain. Et les familles des joueurs souffraient à cause des menaces.»
Pour le major général Jibril Rajoub, cacique du Fatah et ancien chef du renseignement palestinien, ce coup diplomatique est une victoire personnelle, consolidant sa réputation de sérieux prétendant à la succession du président palestinien Mahmoud Abbas, affaibli par des problèmes de santé. En revanche, côté israélien, les regards se tournent vers l'ultranationaliste ministre des Sports Miri Regev, accusée d'avoir «marqué contre son camp» en politisant la rencontre. C'est cette habituée à la controverse qui a poussé à la relocalisation du match pour l'intégrer dans le prolongement des célébrations des 70 ans d'Israël. Alors que le stade même où devait se tenir la rencontre a été bâti sur les ruines d'un village palestinien détruit en 1948, comme l'ont souligné les officiels palestiniens.
En outre, une visite des stars du ballon au mur des Lamentations était au programme et 10 000 places préemptées (soit un tiers de la capacité du Teddy Stadium, à Jérusalem) par le ministère des Sports pour y choyer ses VIP. Comme lors de la venue du cycliste Chris Froome dans le cadre du départ du Giro, des allégations d'enveloppes glissées sous la table étaient évoquées : un cachet de 2 à 3 millions de dollars aurait été promis à la fédération argentine si Messi faisait escale à Jérusalem, selon des médias sud-américains.
Messi, visage familier des Israéliens en tant qu'homme-sandwich pour une marque de chips très populaire et ambassadeur de la start-up israélienne Sirin Lab, n'a pas réagi au barnum provoqué par l'annonce. Seul l'attaquant Gonzalo Higuain s'est félicité de voir sa sélection faire «ce qu'il convenait». Et de conclure : «D'abord la santé et le sens commun. Le mieux était de ne pas y aller.»
Guillaume Gendron Correspondant à Tel-Aviv