Réformes économiques et réduction des inégalités, quand l'Afrique récolte les fruits de la croissance
Christine Lagarde - Publié le: 17-02-2017 - Mise-à-jour le: 17-02-2017 - Auteur: Christine Lagarde
Réformes économiques et réduction des inégalités, quand l'Afrique récolte les fruits de la croissance
Essentielle à l'amélioration du niveau de vie de la population dans les pays à faible revenu, la croissance doit bénéficier à toutes les composantes de la société.
 
Au cours de mes déplacements à travers l'Afrique ces derniers jours, j'ai pu constater une vitalité qui m'a impressionnée: des start-ups investissant dans l'avenir, des infrastructures en cours de construction et une classe moyenne en pleine expansion. Aujourd'hui, les Africains sont nombreux à avoir amélioré leurs conditions de vie et moins nombreux à souffrir de la pauvreté. À titre d'exemple, l'Ouganda, pays auquel je rends visite en ce moment, a réduit de plus de moitié son taux de pauvreté absolue, lequel est passé de près de 90 % en 1990 à environ 35 % aujourd'hui.
 
Cependant, nous avons également vu le revers de la médaille. La pauvreté, bien entendu, mais aussi l'inégalité restent obstinément élevées dans la plupart des pays en développement, notamment en Afrique, et trop souvent, la réussite n'est pas partagée équitablement.
 
Notre collaboration avec nos pays membres et nos travaux nous ont montré que le partage des fruits de la croissance - ce que nous appelons l'inclusion - est essentiel à la réalisation d'une croissance économique durable. L'ensemble des composantes de la société doivent sentir qu'elles ont l'opportunité de se créer une vie meilleure.
 
Publiée aujourd'hui, notre dernière analyse identifie les différents canaux par lesquels des réformes stratégiques destinées à promouvoir la croissance (l'agriculture, le secteur financier et les investissements publics, par exemple) peuvent parfois accentuer l'inégalité dans les pays à faible revenu. L'étude montre également que la prise de mesures complémentaires peut atténuer les arbitrages à opérer entre croissance et égalité.
Les enseignements sont les suivants. Premièrement, les politiques en faveur de la croissance ne seront véritablement inclusives que si elles sont conçues en portant une attention toute particulière à l'identification précise des gagnants et des perdants. Deuxièmement, la mise en ouvre de mesures bien ciblées peut garantir que l'ensemble de la population tire profit des réformes économiques fondamentales, renforçant ainsi le bien-fondé de la poursuite du processus.
Identifier les gagnants et les perdants
Il est particulièrement difficile d'accélérer la croissance et de réduire l'inégalité dans les pays où la mobilité de la main d'ouvre est limitée et où il existe de grands écarts de productivité entre les services, l'industrie et l'agriculture. La tâche est rendue encore plus ardue par l'ampleur de l'économie informelle, la déficience des infrastructures et l'insuffisance de services financiers. Or c'est le contexte qui prévaut dans la plupart des pays membres du FMI les plus pauvres.
En Afrique subsaharienne par exemple, quitter les zones rurales pour rejoindre les zones urbaines revient plus de deux fois plus cher qu'en Chine. Seulement un tiers des foyers d'Afrique subsaharienne ont l'électricité, contre 85 % dans le reste du monde. Et dans les pays à faible revenu, seulement 20 % de la population adulte dispose d'un compte en banque, contre plus de 80 % dans le reste du monde.
Voilà autant d'obstacles qui se mettent en travers d'un processus de réforme performant et équitable, comme l'illustrent le développement des infrastructures et les réformes du secteur financier.
L'accroissement et l'optimisation des dépenses consacrées aux routes, aux aéroports, au réseau électrique et à l'éducation contribuent à l'amélioration de la productivité de l'économie et facilitent la mobilité depuis les zones rurales vers les villes. Cependant, les investissements dans les infrastructures peuvent également aggraver l'inégalité s'ils rendent certains secteurs économiques plus compétitifs que d'autres, à plus forte raison si la mobilité de la main d'ouvre est limitée.
Le raisonnement vaut également pour les réformes du secteur financier. Le côté positif de ces réformes, c'est qu'elles peuvent réduire le coût des emprunts, stimulant ainsi l'investissement privé et dynamisant la croissance. Cependant, sauf à être assez profondes, ces réformes financières risquent de ne pas faciliter l'accès au crédit et aux services financiers pour les segments les plus pauvres de la population.
Comment réaliser une croissance à la fois forte et inclusive
Alors que peut-on faire ? Pour les dirigeants, la solution ne consiste pas à mettre en suspens les réformes qui stimulent la productivité et la croissance. Au lieu de cela, il conviendrait d'envisager des formules qui rendent ces réformes plus digestes du point de vue de la croissance mais aussi de la distribution de ses fruits.
Partant de là, notre document de synthèse étudie les cas d'un certain nombre de pays et explique comment des mesures bien ciblées peuvent compléter les reformes et compenser l'impact négatif sur la répartition des revenus.
Imaginons que le Malawi envisage une réduction des subventions versées aux producteurs de maïs afin d'améliorer la productivité du secteur agricole. Dans ce cas, le versement d'aides financières ciblées aux foyers impactés pourrait apporter un soutien immédiat aux agriculteurs touchés par cette mesure. Cette approche a eu pour effet de réduire la pauvreté et l'inégalité dans des pays comme l'Éthiopie, qui dispose de l'un des plus vastes programmes de transferts sociaux du continent africain.
De la même manière, s'agissant de la réforme du secteur financier, imaginons que l'Éthiopie accroisse le crédit en faveur du secteur privé afin de promouvoir l'industrie manufacturière, et de stimuler la croissance et l'emploi. Mises en ouvre en parallèle, l'ouverture des services financiers à la population rurale et l'amélioration de la mobilité de la main d'ouvre - grâce à des transports plus pratiques entre les campagnes et les villes, des logements urbains accessibles et des formations - permettraient de réduire l'inégalité entre les secteurs. Les travailleurs ruraux seraient alors capables de trouver des emplois mieux rémunérés dans des secteurs plus modernes et plus compétitifs, tels que l'industrie manufacturière et les services.
Les gouvernements peuvent également orienter les investissements dans le but d'améliorer la productivité de secteurs défavorisés, lissant ainsi l'impact d'autres réformes. Au Myanmar, par exemple, où le secteur agricole concentre la moitié de la main d'ouvre, des investissements dans l'électrification, l'irrigation, et la recherche et le développement de variétés de semences plus performantes pourraient améliorer radicalement la productivité agricole.
Les gouvernements vont, c'est certain, rencontrer des écueils dans la construction de consensus autour de politiques audacieuses destinées à stimuler la croissance. Le FMI continuera de travailler avec eux et de plaider en faveur de réformes dont les fruits pourront être récoltés par tous.
Rédigé par: Akissi Delta   le: Vendredi 17 Février 2017
Il faut aussi bien souligner que la suppression des restrictions légales à l'activité des femmes apporterait rapidement des avantages aux pays qui ont besoin de renforcer leur croissance économique. Par exemple, huit pays d'Afrique subsaharienne appliquent encore au moins dix restrictions de cette nature, qui empêchent par exemple les femmes d'ouvrir un compte en banque ou d'accepter un emploi sans l'autorisation de leur mari. La suppression de ces restrictions là où elles existent est une mesure simple qui soutiendrait la croissance, d'autant plus que beaucoup de pays sont fortement pénalisés par l'effondrement des cours des produits de base. Ils devraient être encouragés par l'expérience de pays comme la Namibie, où la suppression des restrictions de cette nature s'est traduite par une augmentation du taux d'activité et, partant, une croissance économique plus vigoureuse. Une croissance économique qui profite à tous et dont les bienfaits sont mieux répartis est aussi une croissance qui a plus de chances de durer. La croissance économique de l'Afrique subsaharienne depuis une dizaine d'années est impressionnante, mais les résultats obtenus en matière d'inclusion le sont moins.
Rédigé par: Lago Tape   le: Vendredi 17 Février 2017
il ressort des études du FMI et de la Banque mondiale que le la croissance du PIB réel par habitant des pays d'Afrique subsaharienne pourrait gagner près d'un point de pourcentage par an si les inégalités - tant les inégalités de revenu que les inégalités entre femmes et hommes - étaient ramenées aux niveaux observés dans les pays dynamique d'Asie du Sud-Est, tels que l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam. Cela correspond parfois à la moitié de l'écart de croissance entre ces pays et l'Afrique subsaharienne. Il va de soi que ces constatations ne s'appliquent pas uniformément à chacun des 45 pays d'Afrique subsaharienne : ? Dans les pays à faible revenu et les États fragiles de la région tels que le Niger et le Mali, ce sont les déficiences en matière d'infrastructures et de capital humain et, dans une moindre mesure, l'inégalité entre les femmes et les hommes, qui freinent le plus la croissance. Il convient donc de continuer en priorité à remédier aux déficiences en matière d'infrastructure et de capital humain pour rehausser la croissance économique. ? Dans les pays à revenu intermédiaire de la région tels que l'Afrique du Sud, ce sont plutôt les politiques publiques visant directement à réduire les inégalités qui pourraient profiter le plus à la croissance. Dans ces pays, en effet, il serait plus bénéfique du point de vue la croissance économique de ramener les inégalités de revenu et les inégalités entre femmes et hommes au niveau des pays d'Asie que d'éliminer le déficit d'infrastructures. ? Dans les pays exportateurs de pétrole tels que l'Angola et le Cameroun, les restrictions légales qui empêchent les femmes de participer à la vie économique et le déficit d'infrastructures sont les facteurs les plus importants à l'origine de l'écart de croissance par rapport aux pays d'Asie.
Rédigé par: Lago Tape   le: Vendredi 17 Février 2017
C'est toujours la question du verre à moitié vide ou à moitié plein, selon le point de vue extérieur de celui qui regarde l'Afrique de loin, comme Christine Lagarde du FMI. La montée des inégalités est une question à la fois morale et économique qui a des conséquences pour la santé générale de l'économie mondiale et influe sur la prospérité et la croissance. Il n'est donc pas surprenant que la réduction des inégalités fasse partie intégrante des "Objectifs de développement durable" adoptés par les dirigeants mondiaux lors du sommet des Nations Unies en septembre 2015. Selon les rapports internes du FMI et de la Banque mondiale (auxquels Madame Christine Lagarde a accès), l'Afrique subsaharienne fait partie des régions du monde, avec l'Amérique latine, où les inégalités sont les plus prononcées. De fait, l'inégalité y semble beaucoup plus marquée à tous les niveaux de revenu que partout ailleurs dans le reste du monde. Si la croissance vigoureuse de ces quinze dernières années s'est traduite par une augmentation du revenu par habitant en Afrique subsaharienne, il est décevant de constater que l'inégalité de revenu à l'intérieur des pays n'a pas diminué et qu'elle est restée globalement inchangée. De plus, l'inégalité entre les femmes et les hommes a reculé moins vite que dans les autres régions. Dommage que Christine Lagarde n'en parle pas (assez) dans son article ci-dessus...