Crises successorales en Afrique
Mamadou Djibo, Ph.D - Publié le: 11-01-2016 - Mise-à-jour le: 11-01-2016 - Auteur: Mamadou Djibo, Ph.D
Crises successorales en Afrique
A la mémoire de ce grand patriote Africain, Arabe, Amazighe, musulman et démocrate algérien, Hocine Aït Ahmed. Il consacra sa vie à l'Algérie : ni Etat intégriste, ni Etat policier. RIP
Les crises successorales en Afrique contemporaine sont légions. Elles existaient sous l'empire des pouvoirs politiques traditionnels comme dans toute société humaine. Ces crises étaient surtout le fait de velléités de changement ou de transfert du lignage royal. La royauté en tant que conseil royal pouvait facilement juguler ces déviances ou sorties calamiteuses. De nos jours, il est infiniment plus complexifié vu le clientélisme politique en route comme carburant des institutions en devenir des républiques postcoloniales. Il y a une double contestation en ceci que les élites royales anciennes ont été déboulonnées par le pouvoir colonial pour des profils de convenance. De surcroit, il se trouve que les anciennes familles royales ont rechigné à envoyer les princes à l'école française. Ces ruptures sociales ou renversements de trajectoires ont fini par ruiner la stabilité traditionnelle des communautés africaines. C'est dans un tel contexte surchargé émotionnellement et potentiellement contestataire des nouvelles chefferies politiques que les républiques émergent pour adopter des constitutions qui organisent la vie des pays, des institutions, les interstices de pouvoirs, les domaines de compétence et la mobilité politique là où la tradition consacrait la permanence des sinécures. Cette permanence des institutions traditionnelles pariait sur l'histoire-progrès que Francis Bacon professait au regard de l'essor continu des sciences. Cette idée fut plus tard reprise par les Lumières avec des philosophes comme Condorcet qui pariaient eux-aussi sur le progrès continu. La différence doctrinale entre ces deux approches, c'est qu'en Afrique politique traditionnelle, l'obsession de la durée politique était incarnée par une famille royale en fusion politique avec l'histoire du peuple comme optimum d'équilibre social. L'Europe connût la même acception et pratique du pouvoir. Jusqu'à l'avènement des philosophes des Lumières. Ceux-ci vont lancer l'idée de progrès comme antidote des scléroses sociales et politiques, dépouillement des mysticismes et donc du « sang bleu » des Rois d'essence divine, tout cela au moyen de l'entendement humain : Aie l'audace d'user de ton propre entendement. Voilà le mot d'ordre. La trace indélébile qu'une famille veut imprimer à la marche du pays ne relève pas du ciel. Elle est, peut et doit être rapatrié sur terre par les institutions républicaines au sein desquelles, la poursuite du bonheur de chacun et de tous peut se concevoir comme progrès continu, rythmé par la volonté majoritaire souveraine du peuple dans le choix du personnel politique. La république et les républicains convaincus sont le dépassement de cette volonté de pérennité voire d'éternité d'une seule famille. Cette advenue républicaine pour l'Afrique contemporaine, se veut, de surcroît, universelle par le sur-classement des loyautés régionales et communautaires. De la sorte, il est aisé de constater que les crises successorales permanentes sont la reproduction de cette mémoire de fragmentation institutionnelle, de cette désarticulation des liens interpersonnels, hier, traditionnelle et aujourd'hui républicaine. Depuis la colonisation jusqu'à nos jours, l'Afrique est de ce point de vue en quête d'un nouveau socle stabilisateur de ses institutions sociopolitiques pour régenter la vie de ses citoyens. Une nouvelle sociogenèse pour ainsi dire. Pourvu qu'elle prenne en compte le constat de Diderot : « Aucun Homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres ». Seules les lois de l'Etat valent. Et les talents et caractères arbitrent. Voilà le contexte sédimenté par le fait historique instable ou mutant, tantôt comme institutions étatiques, tantôt comme profils personnels. Il est permis, tout de même, de tirer quelques leçons des crises successorales contemporaines. Comment les prévenir et surtout comment conjurer cette presqu'impossibilité de séculariser nos institutions politiques? Est-il même permis de le concevoir si la fausse offre des alternances mimétiques dictées par les pouvoirs hégémoniques occidentaux reste la norme démocratique ? Pour autant, les pouvoirs africains de légalité républicaine qui obtiennent la stabilité sont des durées qui durent en rupture totale avec le caractère foncièrement contractuel des pouvoirs fondés sur la légitimité démocratique. La légitimité politique donne rarement fondation à une dynastie familiale et républicaine continue. Lorsqu'elle y parvient, c'est souvent dans la discontinuité, dans la mémoire comme rattrapage nostalgique d'une promesse tenue ante. Parce que les mandats politiques sont des contrats. Tous les contrats, quels qu'ils soient, imposent, le jour du début de leur exécution à l'heureux élu, de penser le jour où il devra partir. De gré ou de force. L'histoire vécue est implacable. Elle est redondance en l'espèce. Comment en sortir ? Voici mes réflexions sur le cas de la vice-présidence envisagée.   
  1. La Création du vice Président de la République
Les réformes institutionnelles et constitutionnelles dérivent du constat de l'ancrage des institutions sur les vécus et attendus des populations confrontées aux réalités numériques nouvelles, aux exigences induites de la protection des libertés, de la vie privée, des enjeux de sécurité collective, du strict balisage de ces histoires d'état d'urgence pour que les républiques ne deviennent pas des états policiers contre les citoyens. Il est donc légitime d'y procéder au regard de ces réalités qui évoluent et subséquemment, la nécessité d'en tenir compte pour une meilleure architectonique. La crainte serait alors de ne point en tenir compte. Mais le paradoxe, c'est que cette architectonique envisagée, crée une autre variante de crainte. Celle de créer de l'instabilité soit par le mauvais arrimage de la nouvelle architectonique, partage et délégation de compétences, soit par les profils politiques en compétition. La création du ou des vice (s) président (s) vise à contenir précisément l'instabilité institutionnelle en donnant plus de visibilité à l'action politique pour rassurer les populations, les partenaires au développement.  Pourquoi cette création ? Si ce n'est  la donation d'une police d'assurance. Comment une assurance peut-elle produire de l'insécurité ? Elle veut donner des gages pour tuer les enjeux de pouvoir avant les jeux de pouvoir de 2020. De ce fait, elle veut tuer la conflictualité successorale avant le terme. L'Appel de Daoukro apparaît ainsi comme la vente concomitante adjugée lors même que les murmures sont assourdissants de toutes parts sur cette architectonique arrangée en rupture avec le fait incontesté de la légitimité démocratique : celle des urnes. Dans ce schéma, il n'y a pas de rupture avec la doctrine du dauphinat constitutionnel pour conjurer la vacance. Il y a seulement la tentation de son transfert ou de sa rotation suivant un gentleman agreement du leadership du RHDP. Il en découle deux choses : d'abord s'il s'agit de créer un vice président, selon le vou du constituant, qui incarne la continuité, il ne sied pas de le confronter précocement aux rudes réalités politiques et arbitrages compromettants. Le prince de la république est d'abord un prince qu'on prépare comme tous les autres dans l'ombre. Ensuite, s'il est délégataire de compétences managériales quotidiennes, vite, ses limites exécutives seront étalées. De la sorte, il sera fragilisé et confortera les sceptiques de l'opportunité de cette création tout en rassurant les rivaux putatifs qu'il y est, juste comme fusible parce que nommé par décret. Pendant longtemps, il faut le rappeler, le Mexique a fonctionné au moyen des arrangements de leadership au sommet. La République mexicaine a fonctionné avec les dirigeants du Parti Révolutionnaire Institutionnel qui a gardé ainsi le pouvoir pendant 70 ans avant que Vicente Fox ne mette fin à cette domination sans partage en juillet 2000. L'arrangement était que tous les cadres du PRI avaient droit à un unique mandat de 6 ans. A quelque chose près, le leadership du Parti Communiste Chinois fonctionne sur cette même capacité à juguler, gérer les ambitions, les rivalités au sein des dirigeants pour la sauvegarde du pouvoir et l'approfondissement de la sécularisation des institutions de la république. Si telle était l'ambition des leaders du RHDP, il faudra du même jet, proposer un mandat unique de dix ans dans la Constitution et le ticket des colistiers (cas nigérian et américain etc.). De la sorte, nous sortirons du pouvoir délégatif qui pointe et délégitime le pouvoir souverain du peuple. D'ailleurs les dirigeants africains dilapident nos maigres fonds pour des rituels électoraux quinquennaux, souvent violents. Si tant est que le dogme des deux mandats de 5 ans est coulé dans le marbre, il faut faire l'addition des ans et soustraire les frais prohibitifs et les peurs de violence non nécessaires et non naturels.
II. Domestication du bicéphalisme ou du polycentrisme
Dans les cas américain et nigérian, il y a la volonté du constituant de rester dans le cours de la légitimité démocratique pour les deux colistiers mais aussi de contenir le bicéphalisme qui peut lui-même ouvrir la boîte du polycentrisme politique. La légitimité étant égale, il y a comme une impossibilité de l'un de démettre l'autre. De la sorte, la délégation de pouvoirs est mieux vécue comme urgence à diligenter sans préjudice de la représentativité électorale. Pour autant, le vice président n'est jamais surexposé aux décisions difficiles. Ce schéma est intéressant comme légitimité et comme continuité éclairée. Or, lorsqu'il s'agit d'un décret qui nomme, il y a en sourdine, le fait que le délégatif est soumis au légitime. Le nommé ne peut recevoir que les compétences déterminées, circonscrites et à la merci des affluences politiques quotidiennes. Le cas ivoirien présuppose la cohérence au sein du RHDP. Cette confédération de partis sous le prisme de l'Houphouëtisme (de gauche qu'incarnait le RDA pour simplifier et de droite libérale comme PDCI qui a fini par ne plus dire entièrement le nom de ce vieux parti PDCI-RDA), n'a donc pas d'identité politique intrinsèquement homogène. Cela demande une réunification doctrinale non plus comme adjonction RDA des  luttes émancipatoires africaines aux réalités managériales libérales PDCI, mais comme ajustement idéologique et plateforme politique autour d'un chef charismatique. Or, précisément, il se trouve que les deux montres sacrés, les présidents Alassane Ouattara et Konan Bédié, sont de la génération sortante et jadis déchirée par les enflures et miasmes de l'idéologie ivoiritaire qu'ils se proposent d'exorciser pour sortir du Tourbillon 2000 des conjonctions de coordination (et/ou). Il en découle que les forces centrifuges liées aux rivalités d'ambitions légitimes, ouvertes ou sournoises, toutes, n'autorisent pas, par acclamation, la primauté d'un seul même si le nom de ce leader naturel émergeant est connu de tous : Guillaume Soro Kigbafori.  La conclusion partielle qui apparaît, est ceci : des tumultes du retour au bercail RDA, des murmures de la cour commune PDCI ou de l'improbable autodissolution du RDR comme oubli des luttes menées, les chiasmes sont pluriels et la vice présidence est le lieu des intrigues, arrangements et interférences des entités que sont les régions, les groupes sociaux, les lobbies, l'armée, les confréries d'ici ou d'ailleurs, secrètes ou ouvertes. Toutes ces références pléthoriques comme vents contraires sont des embuscades contre la sauvegarde et la gestion du pouvoir d'Etat en 2020 ; chacune avec ses tactiques, ses profils, ses frustrations thésaurisées, ses inimitiés et surenchères orchestrées et dans des poches cachées, les brouillons de reniements d'alliances ou les nouvelles configurations du paysage politique ivoirien. Tous les paris sont d'audace. Les enjeux de la réconciliation se mêlent à ceux de la succession en 2020. Pourvu que la ligne de partage ne soit pas tracée par la résiliente et odieuse ivoirité.
La succession du Président Alassane Ouattara à l'horizon 2020 peut rapidement devenir ou imiter un trou noir. Le trou noir a la capacité survoltée d'aspiration des aspirants pour magnifier sa propre propension au gigantisme. En soi, infini pendant que l'être humain est la finitude même. Seule, in fine, la volonté habile peut parvenir à circonscrire son enflure intrinsèque. Autant constater que les techniques de traveling, les tâtonnements de dosage, la perte de vue de l'enjeu stratégique, la pusillanimité et les querelles de clocher, les égos qui se surestiment, les sursauts impétueux ou fanfarons, sont mortels cumulativement ou non, tant pour les sortants que les entrants putatifs qui grouillent dans les pénombres et couloirs du pouvoir.  Un raffinement de type houphouëtiste qui réduise toutes ces conjectures, ci-dessus énumérées ? Pourquoi pas.