Des coupures d'électricité perturbent le quotidien des Camerounais, depuis bientôt dix ans. Et, là-bas, presque tout le monde trouve cela normal.
L'histoire avait provoqué l'émoi des habitants de Douala, la capitale économique du Cameroun. L'affaire avait même failli prendre une vraie tournure politique. Au mois de mars, à la grande stupeur des familles, un hôpital de district demandait de bien vouloir retirer de la morgue le corps des défunts, afin d'éviter toute décomposition. Les raisons invoquées à cette demande pour le moins inhabituelle, les coupures ininterrompues d'électricité dans la ville et l'absence d'un groupe électrogène puissant.
A Douala comme dans tout le pays, les Camerounais vivent au rythme et dans l'angoisse de ce que l'on appelle là-bas, les «délestages». Un terme un peu barbare, qui ne désigne rien d'autre que des coupures intempestives et interminables d'électricité.
Dans les grandes métropoles, cela peut durer quatre à six heures, et, en zones rurales, les populations peuvent être plongées dans le noir pendant trois à quatre jours. Un vrai calvaire, dont les conséquences sociales et économiques sont de plus en plus désastreuses. A tel point que, même le très «discret» Gicam (le patronat camerounais) vient de se fendre d'un communiqué contre ces délestages:
«Le Gicam dénonce avec la plus grande fermeté les coupures intempestives d'électricité qui ralentissent les activités économiques du pays. Il demande aux autorités de faire tout le nécessaire pour rétablir la situation au plus vite.»
Le problème, c'est bien que ces fameux délestages ne datent pas d'aujourd'hui. Cela fait bien. dix ans maintenant que la situation perdure. Avec les privatisations de la fin des années 90 au Cameroun, la Société nationale d'électricité (Sonel) est rachetée par AES, une firme américaine, et devient AES-Sonel, en 2002. Depuis lors, le quotidien des Camerounais est marqué par des coupures de courant électrique.
Pour la firme américano-camerounaise, chargée de la production, du transport, de la distribution et de la commercialisation de l'énergie électrique, tout cela est dû à des travaux d'entretien sur le réseau de distribution. Elle aurait même investi, affirment encore les communicants d'AES-Sonel, plus de 400 milliards de francs CFA (près de 610 millions d'euros), afin de réhabiliter et construire de nouvelles centrales hydro-électriques.
Soit! Et on veut bien croire que les infrastructures camerounaises en la matière étaient tellement défectueuses, qu'il faille toute une éternité aux Américains pour les remettre en état.
Le plus curieux dans cette affaire, c'est que, avec le temps, les raisons des délestages ont fini par varier en fonction des saisons. Pendant la saison sèche, AES-Sonel évoque «l'étiage». Entendez, la baisse des eaux. Et en période des pluies, comme c'est le cas, depuis le mois de mars, l'on brandit un autre prétexte: la pluie, la foudre ou les orages. Il n'y a vraisemblablement qu'au pays de Paul Biya que l'on peut entendre des fables pareilles.
Les autorités publiques n'ont jamais tapé du poing sur la table ni contraint la société de distribution de l'électricité à résoudre définitivement le problème. En retour, les populations ont ainsi droit à tout type de sornettes. Près de 80% d'entre elles n'ont pas régulièrement accès à l'électricité.
Pire encore, leur facture va augmenter dès le 1er juin 2012, puisque le gouvernement vient de donner son accord à la société d'électricité pour une hausse de 7% du prix du kilowatt pour les clients de basse tension et de 8,2% pour les clients non-domestiques.
Trop, c'en est trop! Même le pourtant très «biyaïste» Rassemblement de la jeunesse camerounaise (RJC) appelle au boycott, dans un communiqué, assez menaçant, publié le 28 mai.
«Que personne ne paye plus ses factures, et qu'ils viennent couper! Ils vont nous trouver avec des machettes!»
Tout cela sonne un peu comme une déclaration de guerre, dont on ne sait si elle relève simplement de l'effet d'annonce. Avant ce communiqué appelant à boycotter AES-Sonel, le RJC a livré des statistiques pour le moins effrayantes: plus de 1025 coupures d'électricité ont eu lieu sur l'ensemble du pays, pour la seule année 2011. Des statistiques que veut affiner le projet Feowl, initié par la journaliste et blogueuse camerounaise Julie Owono.
«Il s'agit d'une plateforme en ligne dont l'objectif est d'apporter des données précises sur la question de la fourniture d'électricité au Cameroun. Puis, à partir des données récoltées, une analyse sera effectuée pour déterminer l'ampleur des délestages et apporter à l'entreprise responsable de la fourniture d'électricité des données relatives aux besoins réels des utilisateurs.»
D'accord! Mais quelle peut être l'efficacité d'une telle plateforme, si les consommateurs ne peuvent pas rentrer les données en ligne en toute sérénité? Puisqu'un délestage peut survenir à tout moment. Imaginons qu'il y ait une coupure de courant au moment-même où vous êtes en train de rentrer une donnée sur Internet.
D'où, peut-être, le dépit exprimé en début de semaine, par une vieille connaissance camerounaise. Lorsque je lui ai demandé pourquoi pas grand-monde ne réagissait à cette sombre affaire de délestages, il m'a répondu, avec le plus grand sérieux:
«On va encore faire comment? Le Cameroun, c'est le Cameroun!»
Raoul Mbog